ANTHROPOLOGIE ÉCONOMIQUE

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Une naissance difficile

La vision libérale et la critique marxiste

À la fin du xviiie siècle, les sociétés primitives apparaissent généralement, du moins chez les adversaires de J.-J. Rousseau, comme les vestiges témoins de l'enfance de l'Humanité, d'un stade où l'outillage technique et intellectuel ne permettait « pas encore » aux individus de produire plus que pour leurs besoins. Sans surplus pas d'échanges, sans échanges pas de monnaie. Caractérisée négativement, l'« économie naturelle » se bornait à assurer à l'humanité primitive les moyens matériels de « subsister ». Au-delà commençait l'Histoire réelle, qui devait s'achever dans l'Harmonie réglée de l'économie capitaliste fondée sur l'échange universel des biens et du travail et guidée par une « main invisible » vers les emplois les mieux assortis à l'intérêt général de la société. Cette vision cohérente ne répétait donc pas seulement les « vides » d'une information ethnologique disparate et balbutiante. Elle étalait au grand jour le « plein idéologique » des concepts de l'Économie politique, le jugement de valeur que la société bourgeoise portait sur elle-même, se concevant et se vivant comme terme du Progrès de l'Humanité et de la Civilisation.

Cependant, dès le milieu du xixe siècle, les crises économiques périodiques, la misère ouvrière chronique allaient mettre en question cette vision apologétique de la société capitaliste. Marx devait la contester de façon radicale en affirmant que le secret du dynamisme du capitalisme, le profit, n'avait d'autre origine ni d'autre contenu que l'exploitation du travail de la classe ouvrière. Par contraste, les sociétés primitives offraient désormais l'image d'un monde disparu où l'exploitation de l'homme par l'homme n'existait pas encore et justifiaient l'espoir d'un monde meilleur où elle n'existerait plus. Mais, pour Marx, et en ceci il rejoignait les principes théoriques de la vision libérale, ce trait positif des sociétés primitives n'exprimait que le bas niveau de leurs forces productives, leur incapacité à produire plus que pour leur subsistance, à dégager un surplus. Il était donc considéré comme un fait acquis que l'autarcie économique et sociale était le mode d'existence normal des communautés « primitives », ce qui expliquait leur capacité de se reproduire identiques à elles-mêmes au long des millénaires.

À peine différentes d'elles, bien qu'intégrées dans des États qui prélevaient un tribut sur leur travail et leur production, les communautés « rurales » qui, au xixe siècle, dominaient encore la vie des campagnes, de l'Inde à la Russie, témoignaient, selon Maurer, Maine ou Kovalevski, par les diverses formes de propriété commune du sol et l'entraide qui y subsistaient, de la commune origine des peuples indo-européens et de stades à jamais dépassés par les nations les plus avancées de l'Europe occidentale. Les divergences surgissaient seulement lorsque se posait le problème de savoir si ces formes communautaires de propriété et de travail devaient être éliminées pour faire place à une agriculture moderne produisant pour un marché, ou utilisées pour faciliter le passage à une agriculture socialisée.

Entre-temps, en 1870, Morgan fondait l'ethnologie en démontrant que le mécanisme interne des sociétés primitives repose sur le fonctionnement complexe de rapports de parenté. En 1877, dans Ancient Society, il construisait un schéma hypothétique et logique du développement de l'histoire et montrait l'apparition tardive de la propriété privée et des sociétés de classes. Cependant, son œuvre, par le caractère rigide de son évolutionnisme et par l'affirmation dogmatique que les sociétés primitives, fondées sur la parenté, ignoraient l'échange, la compétition et l'exploitation de l'homme par l'homme, laissait intacte la vision traditionnelle de l'économie des sociétés primitives.

Une vision nouvelle. Boas et Malinowski

Avec Boas et Malinowski, on assiste à la découverte concrète, à l'analyse détaillée de l'existence et de l'importance de la compétition et des échanges au sein des sociétés primitives. En même temps, du fait que kula et potlatch se développent principalement au-delà des activités de subsistance, l'image du primitif écrasé par la Nature et ne se préoccupant que de subsister s'effaçait. L'économie primitive apparut composée, comme tout autre économie, de secteurs distincts, l'un tourné vers les activités de subsistance, l'autre vers les activités de « prestige » liées au contrôle du pouvoir et à l'accès aux statuts les plus valorisés au sein de la société.

Les sociétés primitives s'étaient, semblait-il, rapprochées de la nôtre. En fait, sous ce rapprochement apparent, une distance nouvelle se creusait qui les rejetait de nouveau dans l'étrange, voire dans l'irrationnel. En effet, les formes de compétition et d'échange que l'ethnologue découvrait maintenant à chaque pas en Afrique, en Asie, en Océanie se présentaient le plus souvent comme des dons et contre-dons et s'achevaient parfois dans la destruction ostentatoire de richesses dont l'accumulation avait exigé bien des efforts et de la diplomatie. Dès lors, au lieu d'être, comme au xixe siècle, les victimes malheureuses mais excusables de la pénurie, les sociétés primitives, désormais nanties de richesses, voire de monnaies, devenaient coupables du plus grand péché contre la rationalité économique : le gaspillage et l'accumulation improductive. Et les nombreux échecs des « plans de développement » importés d'Occident venaient confirmer leur impuissance à faire un usage productif de leurs richesses.

On ne peut donc être surpris de constater que, fondée dans les années 1920 par Boas et Malinowski, l'objet et les méthodes de l'anthropologie économique soient encore débattus avec âpreté.

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  • : directeur d'études de classe exceptionnelle à l'École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

Maurice GODELIER, « ANTHROPOLOGIE ÉCONOMIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anthropologie-economique/