ANTHROPOLOGIE DES SCIENCES

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Les ethnosciences

Pour cette raison, Haudricourt est considéré comme l’un des fondateurs, en France, de ce qu’on a appelé les ethnosciences – terme qui fut proposé pour la première fois en 1950 par George Peter Murdock pour désigner l’étude des catégories de pensée qui, dans les différentes sociétés, organisent, classent, hiérarchisent, distinguent les relations entre l’homme et la nature, entre l’homme et l’animal. Les ethnosciences se déploient ainsi comme un véritable programme de recherche dont l’objectif est d’identifier les catégories vernaculaires et de décrire les usages locaux. Divisées en « ethnobiologie », « ethnomédecine », « ethnobotanique », « ethnozoologie », elles visent à considérer précisément, pour chacun des champs, les manières de « savoir », conçues localement et traditionnellement, à propos du vivant, du corps, des plantes ou des animaux. L’étude des termes utilisés ici et là pour désigner les plantes ou les animaux ou se référer à eux, l’étude des taxinomies, des classements, devient prépondérante. Dès ses premiers travaux portant sur une population des Philippines, au milieu des années 1950, Harold Colyer Conklin (1926-2016), qui deviendra l’un des chefs de file des ethnosciences aux États-Unis, montre bien, par exemple, l’étendue du savoir biologique et la connaissance intime que les Hunanoos avaient de leur environnement. Un pas important est alors franchi : plutôt que d’être considérés comme des « croyances naïves », les savoirs locaux sont tenus pour des appareils cognitifs grâce auxquels l’homme en société apprend de son environnement et se donne les moyens d’agir sur lui. En France, ce revirement dans l’appréhension des savoirs locaux doit beaucoup à l’ouvrage de Claude Lévi-Strauss (1908-2009), La Pensée sauvage (1962). Il développe l’idée que la pensée « primitive », loin d’être « prélogique » comme l’affirmait Lucien Lévy-Bruhl (1857-1939) par exemple (La Mentalité primitive, 1922), est « rationnelle » et que ses visées explicatives ont une portée scientifique. La pensée sauvage, en effet, « codifie, c’est-à-dire classe rigoureusement en s’appuyant sur les oppositions et les contrastes, l’univers physique, la nature vivante et l’homme même tel qu’il s’exprime dans ses croyances et ses institutions. Elle trouve son principe dans une science du concret, une logique des qualités sensibles telle qu’on la retrouve dans certaines activités comme le bricolage. »

Il a été reproché aux ethnosciences de considérer les mises en ordre du monde à partir de catégories occidentales qui n’ont pas nécessairement de référent dans les sociétés non occidentales : ce faisant, elles « réifi[ent] certains pans des savoirs indigènes en les rendant compatibles avec la division moderne des sciences, puisque les frontières du domaine sont établies a priori en fonction des classes d’entités et de phénomènes que les disciplines correspondantes ont peu à peu découpées comme leurs objets propres dans la trame du monde » (Descola, 2005). Héritier direct du structuralisme de Claude Lévi-Strauss, Philippe Descola est élu, en 2000, à la chaire d’anthropologie de la nature au Collège de France. Il faut souligner le caractère inédit de l’intitulé même de cette chaire, formée pour épouser les contours de ce qui se déployait dans la pensée de Descola depuis son premier ouvrage consacré à l’écologie chez les Achuar (Descola, 1986). C’est à partir d’une critique de la dichotomie nature/culture, dans laquelle il avait pourtant baigné, qu’il entreprend une analyse comparative des modes de socialisation de la nature et des schèmes intégrateurs de la pratique : identification, relation et figuration. « La vaste demeure à deux plans superposés où nous avions pris nos aises depuis quelques siècles commence à révéler ses incommodités », écrit-il dans Par-delà nature et culture (2005). Contribuant à un rééquilibrage puissant des manières d’envisager, en anthropologie, ce qui relève des savoirs sur le monde, les propositions de Descola viennent croiser celles que formule, au même moment, la sociologie des sciences.

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Écrit par :

  • : directrice de recherche au Laboratoire d'ethnologie et de sociologie comparative, CNRS UMR7186/ Université Paris Nanterre

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HUMAINS ET NON-HUMAINS (anthropologie)

  • Écrit par 
  • Frédéric KECK
  •  • 2 230 mots

Philippe Descola a défini l’anthropologie comme l’étude des relations entre humains et non-humains dans des sociétés où celles-ci ne s’appuient pas sur l’opposition entre nature et culture qui a structuré les sciences européennes (2005). Ainsi, dans les sociétés amazoniennes, les animaux et les plantes sont traités comme des personnes à travers les chants qui leur sont adressés lors de la chasse […] Lire la suite

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Pour citer l’article

Sophie HOUDART, « ANTHROPOLOGIE DES SCIENCES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anthropologie-des-sciences/