ANTHROPOLOGIE DES DIASPORAS

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

L’essor de l’anthropologie des diasporas

Dans la seconde moitié des années 1960, quelques anthropologues emploient le terme « diaspora » pour désigner les Chinois d’Asie du Sud-Est (Maurice Freedman), les Afro-descendants du Brésil (Roger Bastide) et les Hausa du Nigeria (Abner Cohen). De son côté, dès 1966, l’historien et africaniste Georges Shepperson requalifie de « diasporique » le champ d’études des cultures noires des Amériques. Mais la véritable impulsion provient de la mouvance des cultural studies, notamment sous la plume de Stuart Hall et Paul Gilroy. La publication en 1993 de l’ouvrage de Gilroy, traduit en français en 2003 sous le titre L’Atlantique noir. Modernité et double conscience, en a marqué le point de départ. Cet auteur conceptualise la diaspora noire à l’échelle de l’Atlantique, en tant qu’espace de mobilité, de fluidité et d’hybridité, et contre la vision ethnique des États-nations, mais aussi des cultures noires nationalisées telles que la culture afro-américaine. La notion de diaspora s’émancipe ainsi de celle d’exil. Les mots « hybride », « créole » et « diasporique » deviennent des synonymes.

James Clifford, historien de l’anthropologie, a proposé que les anthropologues se consacrent aux diasporas. Il a vu dans celles-ci un antidote au projet fondateur de la discipline anthropologique qui consisterait à aller étudier l’autre en présupposant sa fixité permanente, alors même que les sujets d’enquête ne sont plus nécessairement des « indigènes », mais aussi des êtres en mouvement, des « voyageurs ». Les phénomènes diasporiques proposent des modèles d’identités culturelles déracinées qui ne sont pas ancrées dans une localité. Clifford milite en faveur d’une déconnexion de la notion de diaspora d’avec la téléologie du retour et la nostalgie des origines qui lui restent souvent associées. Étudier les diasporas permettrait de s’affranchir de l’essentialisme qui serait induit par l’idée de cultures localisées et nettement séparées. Ce serait aussi un moyen de prendre acte d’un monde de plus en plus intégré, peuplé de personnes toujours plus mobiles et hybrides.

Ainsi, la multiplication des études diasporiques en anthropologie résulte de l’extension du champ d’application du terme « diaspora » sous l’influence de ces auteurs. Il est désormais communément admis que le caractère traumatique de la migration initiale ne constitue plus un critère sine qua non pour qualifier une population dispersée de diaspora. Des typologies ont été proposées qui distinguent des diasporas traumatique, marchande, colonisatrice, de travail et culturelle, selon les motivations dominantes lors de la période de dispersion. Il demeure cependant difficile de les cataloguer car elles sont généralement alimentées par des vagues de migration successives, et le rapport à la localité des origines ainsi que l’activité qui les caractérise peuvent changer dans le temps. Ainsi les diasporas chinoises et indiennes ont-elles été successivement marchandes puis de travail, avant de relever aujourd’hui un peu des deux.

Par ailleurs, les études anthropologiques des diasporas montrent que la région ou le pays d’origine ne demeure pas toujours le « centre » à partir duquel les ensembles diasporiques se définissent : le « point focal » peut changer au profit de nouveaux points d’ancrage, au gré des migrations secondes (ou rémigrations) vers de nouvelles destinations, ainsi qu’en fonction des aléas conjoncturels, d’ordre politique et géopolitique, qui affectent les régions d’origine des diasporas. Ainsi la ville de Mumbai s’est-elle substituée à la région d’origine de la diaspora Sindh, une minorité hindoue qui vivait dans une région située dans l’actuel Pakistan et qui a migré vers l’Inde au moment de la partition en 1947. Mumbai est devenue le « centre », le carrefour où se retrouvent les membres de cette diaspora dispersée dans une centaine de pays à travers le monde afin d’y effectuer des transactions marchandes, d’y conclure des mariages, et de s’y retrouver lors de réunions familiales. Dans cet exemple, la diaspora s’est trouvé un nouveau centre. Il peut également arriver que les connexions latérales entre communautés dispersées l’emportent sur le lien à la région d’origine – la diaspora n’a alors plus de centre, elle est dite « décentrée ».

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 4 pages

Écrit par :

Classification

Voir aussi

Pour citer l’article

Anne-Christine TRÉMON, « ANTHROPOLOGIE DES DIASPORAS », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anthropologie-des-diasporas/