ANOMIE

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

L'anomie de Durkheim

Comme le rappelle le sociologue américain Robert K. Merton, le mot « anomie » est apparu au xvie siècle à peu près dans le sens qu'il revêt aujourd'hui. Mais sa consécration est due à Durkheim, qui fait un usage systématique du terme dans sa thèse de doctorat, De la division du travail social, et dans son livre Le Suicide.

Une fois réintroduit par Durkheim, le mot a été largement accepté ; il est devenu un concept important de ce qu'on appelle, sans doute improprement, la théorie sociologique. Des chapitres consacrés à l'anomie apparaissent, par exemple, dans les grands ouvrages théoriques de Merton ou de Parsons.

Anomie et division du travail

Dans De la division du travail social, Durkheim consacre son livre troisième aux formes anormales de la division du travail et le premier chapitre de ce livre à la division du travail anomique. L'idée générale de la théorie de Durkheim consiste dans l'affirmation que les sociétés évoluent d'un type de solidarité mécanique à un type de solidarité organique. Dans le premier cas, les éléments qui composent la société sont juxtaposés. Dans le second, ils sont coordonnés. Le passage de la solidarité de type mécanique à la solidarité de type organique est associé à l'apparition et au développement de la division du travail. Nos sociétés montrent que ce processus de division du travail ne fait que croître.

Mais si, en théorie, l'intensification de la division du travail doit augmenter la solidarité et l'interdépendance entre les membres d'une société, si l'interdépendance entre les individus a normalement pour conséquence la dépendance de chaque individu particulier à l'égard d'un ensemble de règles implicites ou explicites, on constate cependant que la division du travail peut avoir des conséquences inverses. Ainsi, la spécialisation dans le domaine des activités intellectuelles conduit le savant non à la solidarité mais à l'isolement. Comme il lui est impossible d'embrasser la totalité de sa discipline, le mathématicien va dans certains cas extrêmes, selon l'exemple de Durkheim, passer son existence à la résolution d'une équation particulière. La baisse du prestige de la philosophie montre d'ailleurs que la division du travail intellectuel entraîne une disparition des valeurs et des problèmes communs : « La philosophie, écrit Durkheim, est comme la conscience collective de la science et, ici comme ailleurs, le rôle de la conscience collective diminue à mesure que le travail se divise. » Mais il existe une autre forme de la division du travail anomique, c'est celle qui résulte du développement économique. Le développement de la production et des marchés fait que l'harmonisation des actions économiques devient impossible (n'oublions pas que Durkheim écrit en 1893). La règle du producteur est non plus, comme autrefois, de produire en fonction de besoins repérables, mais de produire le plus possible. D'où les crises qui agitent les systèmes économiques. D'où, aussi, les conflits sociaux qui résultent, d'une part, de ce que le travailleur est limité à des tâches restreintes, d'autre part, de ce que les contacts entre les acteurs qui participent à la production deviennent, par la division du travail, non plus étroits, mais plus lâches.

En résumé, il y a anomie au niveau de la division du travail social lorsque la coopération est remplacée par le conflit et la concurrence, et lorsque les valeurs qu'acceptent ou les buts que se fixent les individus cessent d'être collectifs pour devenir de plus en plus individualisés. Notons en outre la relation entre les deux aspects, car l'individualisation des buts et des valeurs est une des sources principales des conflits.

L'anomie est donc un concept qui permet de caractériser et les sociétés et les individus. En effet, lorsque la division du travail est anomique cela signifie que les individus n'obéissent pas à des règles qui leur sont imposées de l'extérieur, par la société. Mais cela signifie aussi que les sociétés sont organisées de telle manière qu'elles n'ont pas le pouvoir d'imposer aux individus des règles permettant d'assurer l'harmonie sociale. Bref, l'individualisation des buts et des valeurs est une conséquence de l'organisation sociale elle-même.

Le suicide anomique

Dans Le Suicide, le concept d'anomie réapparaît. Mais il fait ici l'objet d'une sorte d'analyse chimique. L'anomie de la division du travail y est séparée en deux composantes que Durkheim appelle égoïsme et anomie. Un être égoïste est celui qui tire ses règles de conduite et de vie non d'une autorité morale extérieure, mais de lui-même. En ce sens, les protestants sont plus égoïstes que les catholiques, car les seconds perçoivent des règles morales comme imposées de l'extérieur, tandis que les premiers croient obéir à eux-mêmes. De même, les célibataires sont en général plus égoïstes que les personnes mariées et les personnes mariées sans enfant plus égoïstes que les personnes mariées avec enfant, car, de l'un de ces états au suivant, on passe à une situation où le droit de regard de la société se fait plus pesant : on condamne plus facilement une vie déréglée chez un père de famille nombreuse que chez un célibataire. En d'autres termes, l'égoïste est celui dont les valeurs sont d'ordre individuel tandis que le non-égoïste obéit à des valeurs qui dépassent sa propre personnalité. Le résultat est que l'égoïste, se sentant moins porté par la collectivité, a plus de difficultés à trouver un sens à son existence.

Durkheim a démontré que l'égoïsme était une des sources du suicide : le taux des suicides est plus élevé chez les égoïstes que chez les autres. Cela provient de ce qu'ils n'existent que pour eux. L'égoïsme traduit donc la libération éprouvée par l'individu à l'égard des sources de valeurs qui lui sont imposées de l'extérieur.

Naturellement, le degré d'égoïsme caractérisant un individu n'est pas une affaire de choix personnel ou de psychologie, mais résulte du type de société dans laquelle un individu est placé et de la situation qu'il occupe ; c'est pourquoi les célibataires se suicident plus souvent que les gens mariés et les protestants plus souvent que les catholiques.

Quant à l'anomie, elle est décrite ici de manière plus précise que dans De la division du travail social. Elle caractérise les situations sociales où les désirs de l'individu peuvent se manifester librement sans être bornés par des règles. L'anomie explique, par exemple, selon Durkheim, que les suicides croissent en période de boom économique, car, dans cette situation, les bornes fixées en période normale aux espérances de gain sont déplacées vers une limite qu'on ne peut plus exactement fixer. De même, il existe u [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 7 pages

Écrit par :

  • : membre de l'Académie des sciences morales et politiques, professeur à l'université de Paris-IV-Sorbonne

Classification

Autres références

«  ANOMIE  » est également traité dans :

ASSIMILATION SOCIALE

  • Écrit par 
  • Shmuel Noah EISENSTADT
  •  • 9 369 mots

Dans le chapitre « Quelques types caractéristiques de groupes de candidats à l'assimilation »  : […] Le processus de transformation des groupes de candidats à l'assimilation va donner naissance dans la société d'accueil à bien des types différents. Il serait évidemment impossible d'analyser ici tous les types qui ont été décrits dans les études consacrées à ce sujet. On s'est limité ici aux plus intéressants, à ceux qui ont une valeur exemplaire. On les distingue généralement selon que le groupe […] Lire la suite

CAUSALITÉ

  • Écrit par 
  • Raymond BOUDON, 
  • Marie GAUTIER, 
  • Bertrand SAINT-SERNIN
  •  • 13 000 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Les méthodes d'analyse causale »  : […] Or, il suffit d'observer le sociologue à l'œuvre pour constater que l'analyse sociologique consiste le plus souvent à déterminer la structure causale des relations qui caractérisent un ensemble de « variables ». Schématiquement, l'information dont dispose le sociologue, qu'elle ait été recueillie à partir de questionnaires, d'entretiens, de statistiques administratives ou de toute autre manière, p […] Lire la suite

CHANGEMENT SOCIAL

  • Écrit par 
  • François BOURRICAUD
  •  • 5 803 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Densité et anomie »  : […] Mais Durkheim enrichit cette analyse sur un point essentiel. Ce ne sont pas les relations de coût et de revenu (grâce auxquelles s'établissent des comparaisons en termes de productivité entre les différents emplois), ou le rapport global entre les subsistances et la population qui doivent seulement retenir l'attention du sociologue. Ces différents éléments n'agissent que médiatement. C'est ce que […] Lire la suite

CHÔMAGE - Le chômeur dans la société

  • Écrit par 
  • Dominique SCHNAPPER
  •  • 3 581 mots

Dans le chapitre « Les effets sociaux du chômage »  : […] Les diverses expériences vécues des chômeurs se traduisent, pour la majorité d'entre eux, par une condition anomique plutôt que par la révolte violente ou la radicalisation politique. Alors que le taux de chômage reste supérieur à 8 p. 100 de la population active, les chômeurs ne constituent pas un groupe social animé d'une volonté collective et susceptible de mener des actions politiques violent […] Lire la suite

CONSENSUS

  • Écrit par 
  • André AKOUN
  •  • 2 712 mots

Dans le chapitre « Consensus ou lutte de classes ? »  : […] Confrontée dès sa naissance à ces sociétés nouvelles nées de la Révolution française et de l'industrialisation, la sociologie a si nettement centré sa réflexion sur le consensus que l'on pourrait, comme le suggère Raymond Aron, classer les sociologues en fonction du sens qu'ils donnent à la fois au consensus et aux luttes sociales. Ainsi Auguste Comte comme Émile Durkheim pensent que toute sociét […] Lire la suite

DIVISION DU TRAVAIL SOCIAL

  • Écrit par 
  • Claude JAVEAU
  •  • 1 286 mots

La division du travail est l'un des concepts les plus anciens des sciences du social. Il concerne toute organisation stable ayant pour effet de coordonner des individus ou des groupes se livrant à des activités différentes, mais intégrées les unes par rapport aux autres. Selon l'économie politique classique, la division du travail productif augmente considérablement, pour une société donnée, s […] Lire la suite

DURKHEIM ÉMILE (1858-1917)

  • Écrit par 
  • Philippe BESNARD, 
  • Raymond BOUDON
  •  • 11 011 mots

Dans le chapitre « « Le Suicide » »  : […] Dans Le Suicide , Durkheim illustre certaines des propositions essentielles qu'on voit apparaître tout au long de son œuvre. On y trouve tout d'abord une gageure : démontrer la spécificité du social à propos d'un phénomène relevant apparemment surtout de la psychologie individuelle. Mais Durkheim a beau jeu de démontrer d'une part que les thèses qui font dériver le suicide d'« états psychopathique […] Lire la suite

INSTITUTIONS

  • Écrit par 
  • François BOURRICAUD
  •  • 6 065 mots

Dans le chapitre « La conception durkheimienne de l'institution »  : […] Les sociologues durkheimiens commencent, comme le fait Marcel Mauss dans son article de la Grande Encyclopédie , par souligner que les institutions, de même que tous les « faits sociaux », doivent être traitées comme des « choses ». Le fameux précepte durkheimien signifie d'abord que le travail du sociologue ne consiste point à interpréter mais à constater : « c'est ainsi », voilà le premier préc […] Lire la suite

INTÉGRATION, sociologie

  • Écrit par 
  • Gilles FERREOL
  •  • 1 272 mots

De la thèse d'Émile Durkheim, De la division du travail social (1893), aux Formes élémentaires de la vie religieuse (1912), le terme intégration – qui désigne, dans son acception la plus générale, l'opération consistant à adjoindre un élément à d'autres, afin de former une totalité – est au cœur du lexique durkheimien et se rattache à la problématique du lien social. Celle-ci met l'accent sur l […] Lire la suite

KATZ ELIHU (1926- )

  • Écrit par 
  • Daniel DERIVRY
  •  • 301 mots

Psychosociologue américain de l'université de Chicago, Elihu Katz s'est particulièrement attaché à l'étude de la diffusion de l'information. Dans un livre consacré aux décisions d'achat dans une petite ville des États-Unis, Personal Influence : the Part Played by People in the Flow of Mass Communication (1955), Katz, avec Lazarsfeld coauteur de l'ouvrage, développe et formalise, grâce à une enquê […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Raymond BOUDON, « ANOMIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anomie/