GABRIEL ANGE JACQUES (1698-1782)

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La place Louis-XV

Ange Jacques Gabriel, né à Paris, est issu d'une famille d'architectes estimée dès le règne de Louis XIV et liée par un mariage à celle des deux Mansart. Son grand-père, Jacques IV Gabriel, est signalé avec éloge dans les mémoires de la Grande Mademoiselle. Son père, Jacques V, premier architecte du roi, a laissé de fort beaux édifices : l'hôtel de ville de Rennes, la place Royale de Bordeaux, l'évêché de Blois. Lui-même avait dessiné tout jeune sous les yeux de Louis XV et il recueillit la succession paternelle en 1742. Pendant trente ans, il fut le principal ordonnateur des entreprises de ce souverain.

À Paris, comme à Versailles, un temps de repos avait succédé à l'effort architectural du règne de Louis XIV, alors que, par la plume de Voltaire et celle de La Font de Saint-Yenne, le mouvement philosophique étendait sa critique aux problèmes d'architecture et d'aménagement urbain. Après la paix d'Aix-la-Chapelle (1748), le retour à la prospérité et l'influence de Mme de Pompadour imprimèrent à l'architecture officielle un nouvel élan. Gabriel fut subordonné aux deux directeurs successifs des Bâtiments du roi, Tournehem et Marigny, parents de Mme de Pompadour. Il obtint le respect de Marigny, objet de la faveur royale, mais jaloux de son autorité et versatile dans ses convictions esthétiques. Grâce à la confiance de Louis XV et malgré de nouvelles économies imposées par la guerre de Sept Ans, Gabriel sut mener à bien une œuvre ample et variée à laquelle a manqué, seulement, une grande église. Il y maintint les traditions classiques du règne de Louis XIV, mais avec les nuances de grâce et de sensibilité qui distinguent le goût de son temps.

La création de la place Louis-XV, aujourd'hui place de la Concorde, se situe dans une longue tradition. En 1750, en effet, quatre places parisiennes encadraient déjà la statue d'un souverain et plusieurs villes de province venaient de consacrer des monuments à Louis XV le Bien-Aimé. À Paris, la place Louis-XV eut aussi son origine dans une décision municipale, ce qui semblait d'abord exclure l'intervention du premier architecte du roi.

Le projet se fit jour vers 1748 et se précisa en plusieurs temps. Un premier concours eut pour objet le choix d'un emplacement. Chacun des projets tendait à mettre un site en valeur ou à dégager un quartier populeux, mais exigeait des expropriations coûteuses. Parmi quatre-vingts propositions, celles du marquis d'Argenson et de l'architecte Lassurance le Jeune avaient choisi un terrain marécageux situé hors de la ville, entre le pont tournant des Tuileries et les Champs-Élysées. Le roi, à qui appartenait ce terrain, l'offrit à la ville et invita les membres de l'Académie d'architecture à composer de nouveaux projets. Gabriel se mit aussi sur les rangs. Plusieurs plans offraient des dispositions intéressantes, mais aucun d'eux ne fut jugé digne d'être retenu. Louis XV et Marigny prièrent alors Gabriel de concilier, s'il était possible, les idées les plus heureuses de ses confrères.

En un temps où le goût des beautés naturelles commençait à se répandre, le projet de Boffrand offrait l'intérêt de ne pas masquer par des bâtiments la vue de la Seine. De leur côté, les académiciens Contant d'Ivry et Hazon limitaient l'esplanade par des douves ou des fossés secs. Gabriel retint ces deux suggestions. Il réserva les constructions importantes à la seule face opposée au fleuve et définit un espace octogonal entouré de fossés et de bâtiments bas. Marigny hésitait à couper par une ligne transversale l'axe est-ouest des Tuileries et des Champs-Élysées, création de Le Nôtre, qui déjà faisait l'admiration des étrangers. Gabriel s'y résolut cependant. Il proposa l'ouverture de la rue Royale, entre deux palais sans destination très précise, mais d'extérieur monumental. À l'ouest, une avenue oblique, et symétrique au cours la Reine, devait s'ouvrir vers le faubourg du Roule. Gabriel fixa l'ordonnance de la rue Royale et décida de placer dans son axe la nouvelle église de la Madeleine, confiée à l'architecte Contant d'Ivry. Le projet définitif, arrêté en décembre 1756, est connu par la gravure et le beau dessin autographe de la collection Le Fuel. Gabriel simplifia plus tard le dessin des deux hôtels particuliers placés à l'entrée des rues Bonne-Morue (Boissy-d'Anglas) et Saint-Florentin. La statue équestre de Louis XV, œuvre de Bouchardon achevée par Pigalle, occupa le centre de l'esplanade jusqu'à la Révolution.

L'élévation des deux palais puise ses éléments dans la tradition française. L'idée d'une colonnade à jour, sur un soubassement égal aux trois cinquièmes de la hauteur de l'ordre, dérive de la colonnade du Louvre. Les colonnes corinthiennes, jumelées au Louvre, sont isolées dans l'œuvre de Gabriel. Le promenoir qui court derrière elles sert de balcon à des appartements d'apparat. L'effet de magnificence produit par la double colonnade est rehaussé par les ornements judicieusement répartis sur les pavillons latéraux : trophées, serviettes, consoles, médaillons, coquilles des niches destinées à des statues qui n'ont pas été placées. Ce décor et les groupes allégoriques des frontons furent taillés par Michel-Ange Slodtz et Guillaume II Coustou.

L'œuvre a été diversement jugée depuis sa création. Au début du xixe siècle, ses critiques les plus sévères ont été les architectes Legrand, Ledoux et Durand, autant que l'érudit Alexandre Lenoir. Les théoriciens académiques ont jugé les supports trop maigres et les entrecolonnements trop larges. Il est plus regrettable que les architectes successifs de la Madeleine aient pourvu cette église d'un fronton qui, aperçu dans la perspective, fait double emploi avec ceux de Gabriel. L'ordonnance et le décor des palais font cependant apprécier le goût infaillible de Gabriel.

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L'École militaire, Paris

L'École militaire, Paris
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École militaire : plan selon le projet d'Ange Jacques Gabriel en 1751

École militaire : plan selon le projet d'Ange Jacques Gabriel en 1751
Crédits : Encyclopædia Universalis France

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  • : conservateur du Patrimoine en chef de la Ville de Paris, membre associé de l'Académie d'architecture

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Pour citer l’article

Michel GALLET, « GABRIEL ANGE JACQUES - (1698-1782) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ange-jacques-gabriel/