ANCIEN RÉGIME

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Démographie et administration

1348-1789. Au point d'arrivée, quelque 25 à 27 millions de Français : chiffre aussi sûr qu'il pouvait l'être à l'époque. Combien au point de départ, combien ? Une seule certitude : un énorme effondrement lors de la peste noire, peut-être de l'ordre du tiers de la population. Sur quel chiffre antérieur ? On ne sait... Entre ces deux dates, une seule estimation réellement « sérieuse » : celle de 1694-1700, effectuée par Vauban, qui a pu réunir tous les rôles de la première capitation. Elle donne 18 millions d'habitants à la fin du xviie siècle. Voire ! Quelle est la part de la population qui a échappé aux rédacteurs des rôles ? Un cinquième – comme en Bretagne – un quart, ou un dixième ? Nul ne le sait encore. En tout cas, la France de Louis XIV a au moins 20, peut-être 22 millions d'habitants. La croissance démographique du xviiie siècle est réelle, considérable mais, sans aucun doute, nettement moindre que les manuels ne veulent le laisser croire. Et avant ? On ne peut hasarder que de simples hypothèses, appuyées tout au plus sur des documents fiscaux partiels, incomplets, établis dans une structure étatique préadministrative, donc infiniment discutables. Osons aller jusqu'au bout de notre réflexion : de telles hypothèses sont sans grande valeur, avec leurs « fourchettes » d'erreur énormes, que l'on s'est, en règle générale, bien gardé de calculer, et pour cause. Une seule issue : les sondages au dixième ou au vingtième dans les registres paroissiaux prolongés, là où cela est possible, jusqu'au xve siècle. On aura ainsi une idée valable de ce qu'a été le mouvement naturel de la population, du moins de la fin du xvie siècle jusqu'en 1789 (en effet, l'enregistrement des sépultures et des mariages est toujours beaucoup plus tardif que celui des baptêmes). Petit fait inquiétant : dans les quelques paroisses de l'Ouest où ce sondage a été fait, le maximum des naissances est en croissance légère, mais au fond peu sensible, du xvie au xviiie siècle, comme s'il avait une limite supérieure assez constante. Simple indice, certes, et qui demandera de longues confirmations – ou infirmations. Et si, par hasard, nos populations avaient évolué, numériquement parlant, autour d'une moyenne générale en légère augmentation ? Ce du moins dans les campagnes, car la croissance des villes n'attend nullement le xviiie siècle : l'époque moderne est, d'abord, celle de la poussée urbaine continue. En tout cas, les excédents des morts sur les naissances sont nombreux, rythmant la vie de l'ensemble de la population de crises de mortalité. La situation démographique ancienne, avec ses caractéristiques – âge moyen tardif du mariage (24-27 ans), nombre moyen d'enfants par famille relativement réduit (4-5), forte mortalité infantile (il faut deux enfants pour « faire » un adulte) – se maintient plus ou moins longtemps, suivant les provinces. Dans certaines campagnes, celles de l'Ouest entre autres, la nouvelle démographie n'apparaîtra que tard, parfois seulement au xixe siècle. Nul doute cependant que certaines grandes crises politiques, comme la Fronde ou les guerres de la Ligue, ne soient liées aux catastrophes démographiques, et profondément influencées par elles. L'instabilité démographique et alimentaire (les deux sont souvent parallèles) expliquent l'instabilité psychologique et, partant, politique, voire religieuse.

Mais il est dans la nature des choses que les gouvernements n'aient, et de longtemps, songé à intervenir. En dehors des initiatives sanitaires des municipalités urbaines, c'est encore aux administrateurs du xviiie siècle que revient le mérite d'avoir osé aborder ces problèmes.

Sans doute Colbert avait-il, dès 1663, songé à établir un décompte approximatif de la population française. Mais la question, noyée d'ailleurs dans un fort long et disparate questionnaire, ne reçut aucune réponse. Les intendants pouvaient sans difficultés faire le relevé des membres des parlements que le ministre demandait. Ils n'avaient, en revanche, aucune idée, ni même aucun ordre de grandeur sur le chiffre de population de leurs circonscriptions. La taille, trop diverse de province à province, ne pouvait constituer un instrument de mesure convenable : Louvois s'en aperçut plus tard à ses dépens. Les rôles de la première capitation offrirent la première possibilité sérieuse de tenter une évaluation. Vauban, réunissant tous les documents accessibles, fournit ainsi les premières indications chiffrées, désormais répétées à l'envi par les dictionnaires et les rapports administratifs du xviiie siècle. L'étude de cette grande tentative reste à faire. Elle fut, quoi qu'il en soit, la base sur laquelle travaillèrent les contrôleurs généraux.

L'abbé Terray fut le premier à fonder la connaissance administrative sur une base plus solide : le relevé général de l'ensemble des naissances, des mariages et des sépultures fournit à partir de 1770 une documentation qui, à défaut de recensement, fut désormais à même de donner une idée approchée du mouvement naturel de la population. Ces données entrèrent quelque peu dans les calculs fiscaux. Elles permirent surtout de préciser l'étendue des « mortalités », de mesurer mieux les conséquences des « chertés ». Or, l'administration – il faut employer ce terme, puisqu'il revient constamment dans la correspondance des bureaux versaillais à partir des années 1740-1750 – en était arrivée, dans la seconde moitié du xviiie siècle, à orienter son action vers le « bien public ». On songea donc à organiser tant bien que mal la lutte contre les épidémies. Les progrès médicaux semblaient autoriser un espoir raisonnable d'endiguer au moins quelques-unes des « maladies sociales ». L'obstacle majeur subsistait cependant, l'insuffisance des finances. On s'en tira en recourant à l'Académie royale de chirurgie, devenue, par l'efficacité de son fondateur Vicq d'Azyr, une espèce d'organisme paragouvernemental sur lequel les intendants pouvaient, à partir de 1776, « embrayer » directement en évitant le Contrôle général lui-même. Conception semi-scientifique du gouvernement. Est-ce un pur hasard si pour Lavoisier, qui avait épousé une petite-nièce de l'abbé Terray, les conceptions démographiques déterminent en partie la philosophie du gouvernement ? L'ensemble de l'organisation put obtenir d'incontestables succès locaux : ainsi, les épidémies, dans certaines régions de Bretagne, sont stoppées à partir de 1779 par l'envoi groupé de chirurgiens et de médicaments.

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Entrée solennelle de Louis XIV et de la reine Marie-Thérèse à Arras, A. F. van der Meulen

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Le cardinal Mazarin

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  • : professeur à la faculté des lettres et sciences humaines de Rennes

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Pour citer l’article

Jean MEYER, « ANCIEN RÉGIME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ancien-regime/