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Les Indiens, une invention coloniale

Avant l'arrivée des Espagnols, les vallées d'altitude de la Cordillère des Andes étaient habitées par des groupes ethniques qui reconnaissaient des lignées ancestrales spécifiques, possédaient leurs propres sanctuaires et lieux sacrés désignés sous le nom générique huacas, portaient des vêtements distinctifs et parlaient des dialectes divers dont les plus répandus étaient ceux issus du quechua ou de l'aymara. La domination des peuples de la Cordillère par les Incas, un groupe lignager qui s'était installé à Cuzco et prétendait descendre du Soleil, avait apporté une certaine homogénéité à cette mosaïque ethnique, soumise au tribut et intégrée dans un ensemble étatique. Les Incas avaient étendu le culte du Soleil à tout leur territoire, sans détruire pour autant les croyances locales. Ils avaient également imposé une variante de quechua qui servait de langue de communication. La conquête espagnole, facilitée par la guerre civile qui avait éclaté entre deux frères rivaux, l'Inca Atahualpa de Quito et l'Inca Huascar de Cuzco, détruisit l'ordre ancien. Huascar fut assassiné par les partisans d'Atahualpa, lequel, à son tour, fut exécuté par Pizarre en 1533. Les années 1540 furent marquées par les luttes entre les Espagnols, auxquelles s'associèrent ou furent associés des Indiens, et la résistance des Incas, retranchés dans le piémont forestier des Andes. Le conflit s'acheva en 1572 avec la capture et la décapitation de l'Inca Tupac Amaru, le dernier souverain de la dynastie. La chute des souverains « naturels » du Pérou eut pour effet la perte d'influence des élites péruviennes et la transformation d'une population contrastée et nombreuse, malgré le choc épidémiologique et la mortalité consécutive aux guerres civiles, en Indiens tributaires. La réduction politique et sociale des peuples autochtones à une seule catégorie globale, celle des Indiens, marque incontestablement une rupture politique et culturelle. En tant qu'Indiens, les habitants originaires de la région relevaient d'un régime juridique particulier, les Leyes de Indias. Selon cette législation, la couronne d'Espagne rétrocédait aux communautés les terres qu'elles avaient possédées sous les Incas ; des titres juridiques garantissaient leurs droits inaliénables. Quant aux terres qui avaient été destinées autrefois au culte du Soleil et à l'État, elles furent données en récompense aux premiers conquistadores et à l'Église.

À la tête des communautés, désignées sous le terme espagnol pueblos dans sa double acception de village et de peuple, des caciques, seigneurs locaux appartenant à des lignages prestigieux légitimés par les Espagnols, sont les intermédiaires entre les autorités coloniales et les « vassaux » indigènes. Ils ont pour fonction de percevoir le tribut, évalué désormais en quantités et non pas en force de travail comme à l'époque des Inca. Afin d'éviter les inconvénients politiques et économiques de l'habitat dispersé, le vice-roi Francisco de Toledo décide dans les années 1570 de regrouper les Indiens dans des villages à l'espagnole, construits autour d'une place centrale selon un plan quadrangulaire qui a été reproduit dans toute l'Amérique hispanique. Ce système de « réductions » vise à transformer les Indiens des Andes en paysans espagnols. L'introduction de vaches, moutons, chèvres, porcs, chevaux et mulets, animaux inconnus dans les Amériques avant la Découverte, transforme en profondeur le paysage naturel.

Très tôt le tribut fut évalué en argent, ce qui obligea les Indiens à se le procurer. Un des moyens de se procurer un salaire était le travail obligatoire et rotatif, appelé mita, auquel était astreint par rotation le cinquième des chefs de famille de chaque communauté. Parmi les corvées, la plus redoutée était la mita de Potosi, c'est-à-dire, l'exploitation des mines d'argent. Un des effets du tribut fut de détruire la polyculture préhispanique et de pousser les Indiens vers une spécialisation agricole en fonction de la demande du marché : maïs, blé, laine, viande et porc. La grande majorité des Indiens des Andes se transforma en paysans. Des communautés isolées, éloignées des grands centres de production et d'échanges, sans échapper complètement à l'emprise coloniale, conservèrent une partie de leurs traditions. Ces « régions de refuge » étaient en fait des poches d'archaïsmes davantage que des noyaux de résistance politique. La mita ne fut abolie qu'en 1811, mais avec l'avènement des nouvelles républiques, les lois relatives aux terres communautaires furent abolies et la propriété privée fut instaurée partout, ce qui favorisa les exploitants les plus fortunés et le développement de grandes propriétés, les latifundia. Les Indiens cessèrent d'exister en tant que sujets de droit. N'ayant plus de garanties légales, ils vécurent pour la plupart dans une grande dépendance, franchement servile, comme dans le cas des conciertos, ou extrêmement précaire, comme la plupart des métayers. Au sein des grands latifundia, l'exploitation des colons et métayers reposait sur le respect de quelques règles rituelles de réciprocité et d'échanges. Ces formes paternalistes, qui n'excluaient nullement des rapports de domination très durs, furent rompues au cours du xixe siècle par les propriétaires terriens qui grignotèrent les maigres droits de leurs colons. Dans les années 1920, au Pérou, le gouvernement populiste d'Augusto Leguía reconnut officiellement les communautés indigènes, qui avaient été abolies au cours des premières années d'indépendance. C'était une mesure d'urgence puisque, de 1919 à 1923, près de cinquante rébellions éclatèrent dans les Andes du Sud. Les paysans des communautés ainsi que beaucoup de colons envahirent les terres des latifundia et les occupèrent. Ces luttes ne changèrent guère les rapports de domination mais la reconnaissance légale de la propriété collective des terres et des pâturages freina l'expansion des grandes propriétés, sans les supprimer. Des réformes agraires timides améliorèrent quelque peu la condition des Indiens. En Bolivie, la révolution de 1952 transforma le régime foncier, supprima les latifundia et réglementa le travail agricole. Cependant, jusqu'aux années 1960, dans beaucoup de régions de la cordillère andine, l'Indien qui travaillait pour un propriétaire foncier vivait dans des conditions déplorables de promiscuité, d'alcoolisme et d'analphabétisme. Au Pérou, il fallut attendre 1969 pour qu'une nouvelle loi de réforme agraire vît le jour. Cette loi marqua la fin du règne des grands propriétaires fonciers, au bénéfice de fonctionnaires et de coopératives étatiques. Le vide du pouvoir et la persistance de la pauvreté rurale favorisèrent à partir d [...]

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  • : professeur émérite à l'université de Paris-X, membre de l'Institut universitaire de France

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Carmen BERNAND, « AMÉRINDIENS - Hauts plateaux andins », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/amerindiens-hauts-plateaux-andins/