ALEMBERT JEAN LE ROND D' (1717-1783)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

La philosophie des sciences

En contrepoint à son œuvre scientifique et en relation avec elle, d'Alembert a développé une théorie de la connaissance influencée par Locke et le sensualisme de Condillac, mais centrée avant tout sur une épistémologie de la physique newtonienne. C'est à nos sensations que nous devons nos connaissances ; la première est la conscience d'exister, qui légitime l'exercice de la pensée, la deuxième est l'existence des objets extérieurs, qui assure le fondement de la validité des sciences. Mais la connaissance nécessite la médiation de la raison entre le réel et la pensée. Il y a une physique de l'âme – celle de Locke – et une physique des corps qui, bien que distinctes, entretiennent des relations. Les faits de la première sont de plain-pied avec l'attention de la raison, et l'esprit est une nature simple : de cette simplicité découle l'illumination de la connaissance mathématique. La physique des corps suppose l'attention au monde extérieur ; elle vise à l'unification des faits par la pensée rationnelle s'appuyant sur l'expérience. D'Alembert distingue les sciences empiriques, éloignées de cette unification, et les sciences physico-mathématiques, dont le statut est mixte, relatives à des objets concrets mais descriptibles par abstraction, au moyen des mathématiques : leurs propriétés peuvent être retrouvées par un raisonnement déductif, à partir des principes fondamentaux auxquels ils ont été ramenés. La mécanique est rationnelle en raison du degré de certitude auquel elle est parvenue, dû à son caractère mathématisé. Réaliste, prônant le recours à l'expérience, il fut en même temps profondément rationaliste dans la lignée de Descartes. Mais, bien que la raison ait été sa référence fondamentale, à tel point qu'il désirait fonder sur ses principes les plus évidents la science physico-mathématique – il essaya de « démontrer » les trois lois fondamentales de la mécanique, qu'il considérait comme des « principes » –, son programme ne peut être dit cartésien. Il rejette en effet les idées innées et accepte la critique d'une rationalité apparente requise par la considération de faits irréductibles. Le concept d'attraction revêt dans son épistémologie une importance considérable. L'attraction n'est pas réductible aux principes rationnels de la mécanique : ce sont les faits qui l'imposent, et ce concept nous oblige à réviser ce qu'il faut entendre par naturel, évident, rationnel. Il en résulte une modification, une critique en quelque sorte, de notre conception de la rationalité : une fois accepté le concept d'attraction, l'astronomie est rationnelle. La critique de l'évidence effectuée dans le cas de l'attraction est ensuite étendue à d'autres concepts qui paraissaient correspondre à une clarté immédiate, celui d'impénétrabilité par exemple. Sa critique des concepts physiques ou mathématiques vise à assurer les fondements d'une connaissance certaine, et se situe dans le courant d'une lutte contre la métaphysique scolastique. Son rejet du concept de force comme de la considération d'une texture intime des corps (bien qu'il accepte l'atomisme) semblent faire de lui, par le refus de ce qui ne serait pas directement mesurable, l'annonciateur du positivisme de Laplace et de Comte : mais d'Alembert considère que la pensée peut parvenir à la connaissance du réel, et il faut plutôt voir dans sa position un effet de sa conception sur la connaissance mathématique qui est seule vraiment illuminatrice de la raison.

Son épistémologie est en définitive un réalisme rationnel référé à l'être même de la nature – la raison et la nature se rejoignent en profondeur. Elle présente cette originalité d'intervenir à partir de et après la connaissance scientifique, ce qui lui permet de garantir une autonomie des sciences par rapport aux constructions à priori, au sein d'une théorie de la connaissance détachée des anciens systèmes métaphysiques, et de prétendre ainsi renouveler la métaphysique, en tant que recherche et énoncé des conditions de la connaissance. Pour cette raison, son épistémologie, qui s'attache à la considération de problèmes et de concepts précis, est indiscutablement moderne.

Sceptique en philosophie, il se rapprocha peu à peu d'un matérialisme dynamique proche de celui de Diderot. Son épistémologie précise et sa philosophie rationnelle mais informée de l'importance de l'expérience le situent à la croisée-amont des principaux courants philosophiques qui se fondent sur l'acquis des sciences : criticisme, positivisme, matérialisme.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 5 pages

Médias de l’article

D'Alembert

D'Alembert
Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

photographie

Encyclopédie de Diderot et d’Alembert

Encyclopédie de Diderot et d’Alembert
Crédits : AKG-Images

photographie

Afficher les 2 médias de l'article


Écrit par :

Classification

Autres références

«  ALEMBERT JEAN LE ROND D' (1717-1783)  » est également traité dans :

ENCYCLOPÉDIE (D. Diderot et J. Le Rond d'Alembert) - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Jean Marie GOULEMOT
  •  • 1 141 mots
  •  • 1 média

L'Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Denis Diderot (1713-1784) et de Jean Le Rond d'Alembert (1717-1783) a pris très tôt valeur de symbole. En elle se trouvent concentrés l'appétit de savoir qui habi […] Lire la suite

CALCUL INFINITÉSIMAL - Histoire

  • Écrit par 
  • René TATON
  •  • 11 509 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Équations aux dérivées partielles »  : […] En 1747, à l'occasion d'une étude sur le problème des vents, d'Alembert introduisit et étudia des équations d'un type nouveau, les équations aux dérivées partielles, faisant intervenir simultanément les dérivées partielles d'une même fonction par rapport à différentes variables. Le fait que la plupart des phénomènes physiques dépendent de plusieurs variables révélait l'importance de ce nouveau ty […] Lire la suite

ENCYCLOPÉDIE

  • Écrit par 
  • Alain REY
  •  • 5 701 mots
  •  • 6 médias

Dans le chapitre « Les Lumières »  : […] Le xviii e  siècle est l'époque où l'idée d'encyclopédie donne naissance à un type de livre caractérisé non seulement par son contenu englobant et ses intentions didactiques, mais par une véritable politique éditoriale, ce qui suppose des besoins, des techniques, des effets économiques d'un type nouveau. Beaucoup d'ouvrages de ce genre hésitent entre la désignation par lexicon – qui l'emporte en […] Lire la suite

ENCYCLOPÉDIE DE DIDEROT (1751-1772)

  • Écrit par 
  • Yvon BELAVAL
  •  • 2 377 mots
  •  • 1 média

Si, comme on l'a professé durant des siècles, la pensée est le miroir de l'être, et si le monde est sphérique, fini, alors, comment ne pas imaginer que le savoir total puisse être, lui aussi, fini et circulaire ? Tel est bien le premier modèle du savoir encyclopédique, que se propose encore un Bruno Latini et, même, un Pic de la Mirandole. Mais voici : les progrès de la science ouvrent un univers […] Lire la suite

EULER LEONHARD (1707-1783)

  • Écrit par 
  • Christian HOUZEL, 
  • Jean ITARD
  •  • 2 813 mots

Dans le chapitre « Mécanique, physique, astronomie »  : […] Euler a publié de nombreux ouvrages relatifs à la technique. En 1736, paraît son traité de mécanique, Mechanica sive motus scientia analytice exposita , où, pour la première fois, la mécanique du point matériel est conçue et exposée comme une science rationnelle. En 1765, il donnera sa Theoria motus corporum solidorum seu rigidorum , où il définit le centre d'inertie, les moments d'inertie […] Lire la suite

EXPONENTIELLE & LOGARITHME

  • Écrit par 
  • Jean-Luc VERLEY
  •  • 6 282 mots
  •  • 8 médias

Dans le chapitre « Logarithmes complexes »  : […] Les tentatives pour étendre les logarithmes aux nombres négatifs, puis aux nombres complexes, sont à l'origine d'une controverse célèbre qui a opposé, pendant près d'un demi-siècle, les plus grands esprits mathématiques du xviii e  siècle. Jean Bernoulli admettait implicitement l'existence des logarithmes des nombres complexes, par analogie avec le cas réel, et il les introduisait tout naturellem […] Lire la suite

INTELLECTUEL

  • Écrit par 
  • Jean Marie GOULEMOT
  •  • 9 432 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Du philosophe comme précurseur de l'intellectuel »  : […] S'il existe avant l'affaire Dreyfus une période de transformation du statut et de l'imaginaire des gens de lettres, c'est dans le xviii e  siècle qu'il convient logiquement de la situer. Les érudits y sont pourtant nombreux ; leur érudition s'exerce sous le contrôle du pouvoir qui surveille leurs travaux. Autour de Richelieu, de Mazarin et de Colbert, le xvii e  siècle avait inventé des bureaux de […] Lire la suite

LESPINASSE JULIE DE (1732-1776)

  • Écrit par 
  • Denise BRAHIMI
  •  • 452 mots

La célébrité de Mlle de Lespinasse tient à ce qu'elle a tenu un salon (1764-1776), fréquenté notamment par son grand ami d'Alembert et par d'autres fidèles tels que Condillac, Marmontel, Condorcet, Turgot. À dire vrai, elle n'eut son propre salon qu'après avoir rompu avec la marquise du Deffand et entraîné avec elle la plupart des hôtes de son ancienne patronne. La brouille entre les deux femmes f […] Lire la suite

LETTRE À D'ALEMBERT SUR LES SPECTACLES, Jean-Jacques Rousseau - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Anouchka VASAK
  •  • 1 067 mots

Dans le chapitre « Une condamnation sans appel »  : […] Le texte, dont Rousseau évoque la genèse dans le livre X des Confessions , est bien une « lettre à d'Alembert », une réponse adressée à l'auteur de l'article « Genève » dans le volume VII de l' Encyclopédie paru en décembre 1757. Le destinataire y apparaît dès la première phrase, et ressurgira à l'occasion comme dans une tentative d'emprise affective. Mais ce destinataire initial en cache d'autre […] Lire la suite

LIMITE NOTION DE

  • Écrit par 
  • Christian HOUZEL
  •  • 1 194 mots

La notion de limite fait son apparition dans un ouvrage du mathématicien anglais B. Robins intitulé A Discourse Concerning the Nature and Certainty of Sir Isaac Newton's Method of Fluxions and Prime and Ultimate Ratios (1735) ; c'est une réponse aux critiques formulées par le philosophe G. Berkeley à l'encontre du calcul infinitésimal dans son célèbre pamphlet The Analyst (1734). Robins essaie d […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Michel PATY, « ALEMBERT JEAN LE ROND D' - (1717-1783) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/alembert-jean-le-rond-d/