ALCHIMIE

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Une synthèse du savoir ésotérique

Marcelin Berthelot fut le premier à entreprendre la traduction et la publication de collections manuscrites qui n'avaient pas encore été sérieusement étudiées par les historiens des sciences. Ignorant le syriaque et l'arabe, ne connaissant qu'imparfaitement le grec, Berthelot fit appel à des collaborateurs érudits. Ceux-ci, malheureusement, n'étant point informés de la nature des opérations décrites par les textes obscurs et souvent cryptographiques qu'ils devaient traduire, s'en remettaient à la seule autorité de Berthelot afin de décider du sens qu'il convenait de donner à des passages difficiles. Dans ces conditions, on comprend que divers historiens spécialisés et, en particulier, von Lippmann, aient jugé sévèrement la singulière méthode critique de Berthelot. Malgré ces réserves, ses célèbres collections publiées voici près d'un siècle n'ont pas encore été revues ni corrigées philologiquement ni scientifiquement, et l'on continue parfois de tenir pour sérieuses des thèses sur les origines de l'alchimie dont les sources documentaires ont été justement contestées.

Marcellin Berthelot

Photographie : Marcellin Berthelot

Le chimiste et homme politique français Marcellin Berthelot (1827-1907). 

Crédits : C Gerschel/ Hulton Archive/ Getty Images

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Sans doute la perspective générale de Berthelot avait-elle l'avantage d'être simple et claire. Bornée par l'horizon culturel méditerranéen des « humanités classiques », en un temps où l'on ne soupçonnait point l'existence d'une alchimie chinoise et indienne bien antérieure à celle de l'école d'Alexandrie, l'explication de l'origine de ces théories et de ces pratiques se réduisait aisément à l'interprétation de ce que l'on croyait avoir été leurs plus anciennes structures. Berthelot, à partir des textes alexandrins qu'il avait fait traduire, supposa logiquement que ces connaissances avaient été d'abord artisanales et préchimiques : les premiers praticiens n'avaient cherché qu'à imiter l'apparence des gemmes et des métaux précieux, grâce à la composition de teintures et à la fabrication d'alliages ayant la couleur et le poids de l'or et de l'argent. Les résultats obtenus par ces faussaires auraient suffi à les abuser eux-mêmes sur la réalité de ces prétendues transmutations. Ultérieurement, les philosophes et les mystiques auraient contribué à prolonger pendant des siècles cette confusion entre les illusions théoriques et les réalités expérimentales jusqu'à l'avènement de la chimie positive et de la science véritable. Celle-ci, en effet, avait démontré rationnellement, depuis Lavoisier, que les métaux étaient des corps simples, c'est-à-dire indécomposables, ce qui suffisait à prouver le caractère chimérique de leur transmutation et la nature aberrante ou frauduleuse des opérations alchimiques. Ces superstitions médiévales, comme toutes les autres, avaient été heureusement dissipées par le progrès continu des lumières de l'esprit humain.

À notre époque, cette interprétation positiviste de l'alchimie est devenue elle-même illusoire, historiquement et scientifiquement. Les travaux considérables des orientalistes et, principalement, des sinologues ont révélé la haute antiquité et l'universalité des théories et des pratiques alchimiques traditionnelles, en montrant leur caractère sotériologique fondamental. D'autre part, contrairement aux dogmes lavoisiériens enseignés par les universités occidentales au xixe siècle, les physiciens nucléaires modernes ont décomposé tous les corps que l'on croyait simples, et vérifié ainsi la théorie alchimique traditionnelle de l'unité de la matière. De plus, la réalisation expérimentale de la transmutation du mercure en or a révélé que la prétendue chimère des alchimistes était singulièrement proche de la nature réelle de la structure atomique de ces deux métaux qui se suivent dans la classification périodique. Aussi d'éminents physiciens, comme Jean Perrin, n'ont-ils pas hésité à reconnaître dans les anciens maîtres de l'alchimie « les précurseurs géniaux des magiciens modernes de l'atome ».

Un monde fermé

Toutefois, si l'alchimie n'a pas été une préchimie, elle ne fut pas davantage une « préphysique nucléaire ». En réalité, les sciences traditionnelles, par leur langage, leurs principes, leurs méthodes, leurs critères, leurs moyens et leurs buts, ne présentent aucun rapport avec les sciences modernes. Un savoir fondé sur le principe d'analogie ne peut jamais être confondu avec des systèmes scientifiques dont toute la cohérence logique repose, en dernière analyse, sur le princip [...]

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Pour citer l’article

René ALLEAU, « ALCHIMIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 juillet 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/alchimie/