AGRICULTURE BIOLOGIQUE

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Agriculture biologique : logos

Agriculture biologique : logos
Crédits : Commission européenne Agriculture et développement rural/ Encyclopædia Universalis France

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Agriculture biologique : deux exemples de mise en pratique

Agriculture biologique : deux exemples de mise en pratique
Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Un système agricole diversifié : le verger maraîcher

Un système agricole diversifié : le verger maraîcher
Crédits : Servane Penvern

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Agriculture biologique : verger de pommiers

Agriculture biologique : verger de pommiers
Crédits : Servane Penvern

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L’agriculture biologique (AB) est un mode de production et de transformation ayant pour objectif de préserver l’environnement, la biodiversité, le bien-être animal et le développement rural. Elle est définie dans ses principes par la Fédération internationale des mouvements d’agriculture biologique (International Federation of Organic Agriculture Mouvements, IFOAM) et par un règlement européen pour ses techniques de production et de transformation, ainsi que ses modalités de commercialisation. Les produits issus de ce type d’agriculture, dits « bio », sont reconnaissables par les consommateurs grâce au logo français AB (pour agriculture biologique) – signe officiel d’identification de la qualité et de l’origine – et(ou) au logo européen représenté par la « feuille européenne » (logo encore appelé Eurofeuille). L’agriculture biologique reste néanmoins plurielle et englobe une diversité de pratiques. Dans ce champ des possibles, l’agriculture biologique « AB » est aussi et surtout définie par ses acteurs – agriculteurs et consommateurs – qui, par le choix de leurs pratiques agricoles ou de leurs achats, orientent son devenir.

L’histoire de l’agriculture biologique est jalonnée par le perfectionnement des techniques de production, l'intérêt croissant des producteurs et des consommateurs (qui réclament de plus en plus de produits « bio »), la reconnaissance officielle de ce type d’agriculture et la mise en place de politiques publiques incitatives. Elle occupe désormais une place significative et croissante dans l’agriculture française (8,5 p. 100 de la surface agricole utile, ou SAU, et 70 322 opérateurs – agriculteurs, transformateurs, distributeurs – en 2019) et le marché de l’alimentation (11,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2019). Largement reconnue aujourd’hui dans le milieu agricole comme dans la société en général, l’agriculture biologique fait l’objet de larges débats et parfois de controverses sur ses principes, ses niveaux d’exigence et ses performances notamment environnementales et sociales.

L’histoire de l’agriculture biologique

On peut distinguer trois grandes phases dans l’histoire de l’agriculture biologique : après avoir été l’agriculture de quelques pionniers, elle s’est ensuite institutionnalisée en faisant d’abord l’objet d’une première réglementation nationale dans les années 1980, puis de programmes publics nationaux de soutien à partir de la fin des années 1990.

Les mouvements pionniers de l’agriculture biologique

L’agriculture biologique s’est développée dans les années 1920 dans différents pays et sous la forme de divers courants, dont deux en particulier : la biodynamie et l’agriculture « organique ». La biodynamie trouve son origine dans une série de huit conférences de l’anthroposophe Rudolf Steiner (1861-1925), connues sous le nom de « Cours aux agriculteurs ». Elle préconise l’usage de préparations spécifiques pour le sol, les plantes et le compost. Ses principes fondateurs reposent sur l’idée que des forces telluriques et cosmiques ont une influence sur les cultures, ainsi que sur une approche globale de l’homme et du vivant. L’agriculture « organique », développée par le Britannique Albert Howard (1873-1947), prône le retour à une agriculture paysanne autonome et la pratique du compostage. Ces deux mouvements fondateurs accordent une place importante à la vie dans le sol et à sa préservation, mais ils ont également une dimension philosophique.

En France, dès la fin des années 1950, des groupements d’agriculteurs biologiques se forment tandis qu’une association de médecins met en avant les bienfaits de ce type d’agriculture pour la santé. Le mouvement français de l’agriculture biologique se diversifie au cours des années 1960 et 1970, d’un côté avec des réseaux qui la défendent comme une forme de résistance au capitalisme et à la société de consommation, de l’autre par l’émergence de réseaux plus « techniques » et à vocation commerciale. C’est le cas par exemple du réseau Lemaire-Boucher porté par deux spécialistes : Raoul Lemaire (1884-1972), expert en farines et pains biologiques, et Jean Boucher (1915-2009), agronome expert en fertilisants à base d’algues.

La France a fait partie des précurseurs en matière de régulation, en reconnaissant dans sa loi d’orientation agricole de 1980 l’agriculture biologique comme « une agriculture sans produits chimiques de synthèse ». Celle-ci va progressivement bénéficier d'une reconnaissance officielle : mise en place en 1983 d'une commission nationale chargée de l'homologation des cahiers des charges des différentes organisations, stipulant, par type de production, les techniques à mettre en œuvre pour produire « bio » ; création en 1985 du logo français « AB » et unification et homologation des cahiers des charges par production. À cette époque, il y avait en France entre 3 000 et 4 000 agriculteurs biologiques.

L’institutionnalisation de l’agriculture biologique

1991 est une année importante avec la reconnaissance de l’agriculture biologique (dite « organique » ou « écologique » selon les pays) à l’échelle européenne et l’adoption d’un règlement européen pour les productions végétales (CE 2092/91), élargi au secteur animal en 2000. Cette réglementation vient harmoniser les règles des différents États membres tout en leur laissant la liberté d’adopter leurs propres cahiers des charges nationaux et logos (AB pour la France). Les textes réglementaires ont ensuite évolué avec l’essor de l’agriculture biologique et ont été révisés en 2007 (CE 834/2007) et 2018 (CE 2018/848). Par exemple, entre les règlements européens de 1991 et 2007, l’agriculture biologique – qui représentait un segment agricole et de marché, et était définie avant tout par la production d’aliments à partir de processus et substances naturels – devient productrice de « biens publics » (un bien public est un bien non rival, sa consommation par une personne n'affectant pas la quantité disponible pour les autres), ce qui témoigne de sa légitimité croissante. Ce ne sont plus que les produits mais bien toute l’activité de production biologique qui est définie comme un « système global » jouant un double rôle sociétal : d’une part, répondre à la demande des consommateurs ; d’autre part, fournir des biens publics au travers de pratiques favorisant la préservation des ressources naturelles et de la biodiversité, le respect de normes élevées de bien-être animal et le développement rural. Dans le règlement adopté en 2018, avec mise en application en 2021, on note l’émergence ou le renforcement de notions comme celles de services environnementaux ou écosystémiques, reconnaissant ainsi la biodiversité non pas seulement comme une composante à préserver mais aussi comme un facteur de production utile à l’agriculture biologique. Sont également introduites les notions de « juste retour » pour les agriculteurs s’engageant dans cette forme d’agriculture (il s’agit de veiller à ce que les agriculteurs qui se conforment aux règles de production biologique en tirent un revenu équitable) ainsi que la notion de certification de groupe pour les petits producteurs et opérateurs (la certification individuelle – labellisation – étant pour eux trop lourde financièrement et trop complexe à gérer administrativement). Cette dernière notion, revendiquée par l’IFOAM, était déjà présente dans certaines réglementations nationales, comme au Brésil.

Les textes réglementaires ont aussi évolué dans le sens d’une harmonisation entre pays européens, qui avaient chacun leurs propres règles plus ou moins strictes. À partir du 1er janvier 2009, date d’application du règlement de 2007, le label AB, signe officiel de qualité, est le seul label reconnu par l’État français et par l’Union européenne. L’utilisation de l’expression « agriculture biologique » est désormais strictement contrôlée et réservée aux opérateurs certifiés (producteurs, transformateurs, importateurs) selon ce cahier des charges. Le 1er juillet 2010, le logo officiel devient l’Eurofeuille, à laquelle les opérateurs certifiés peuvent juxtaposer le logo français AB, davantage reconnu par les consommateurs. Des labels privés peuvent ajouter des exigences supplémentaires notamment sur les conditions sociales et économiques de production. C’est le cas en France de Nature & Progrès (taille des élevages limitée, interdiction de la mixité « bio » et non « bio », par exemple), de Demeter (biodynamie) ou de Bio Cohérence (100 p. 100 d'ingrédients « bio » dans les produits transformés).

Agriculture biologique : logos

dessin : Agriculture biologique : logos

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Les produits issus de l’agriculture biologique sont reconnaissables à leur logo : en haut, le logo européen, en bas le logo français. Le premier, encore appelé Eurofeuille, est composé à partir de deux éléments : le drapeau européen, emblème officiel de l’Union européenne depuis... 

Crédits : Commission européenne Agriculture et développement rural/ Encyclopædia Universalis France

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Les plans de soutien successifs

Malgré l'unification du cadre réglementaire au niveau européen et la croissance de la demande, le développement de l’agriculture biologique a considérablement varié selon les pays, en partie du fait des politiques nationales de soutien mises en œuvre.

Des aides à la conversion des exploitations à l'agriculture biologique sont instaurées en 1992 par la réforme de la politique agricole commune (PAC). Elles visent à faciliter la conversion des fermes et à compenser le manque à gagner lors de cette période de trois ans. L'adoption des nouvelles techniques induit notamment une baisse des rendements alors que les agriculteurs ne bénéficient pas encore des prix de vente plus élevés permettant de compenser cette perte. C'est une large utilisation de ces aides, dans le cadre de plans nationaux, qui a permis la forte progression des surfaces en agriculture biologique dans des pays comme l'Autriche et l'Italie.

En France, le nombre d’agriculteurs biologiques a longtemps stagné et n’est passé que de 3 500 en 1995 à 9 000 en 2000 (soit un peu plus de 1 p. 100 de la SAU). Il faut attendre 1997 et le lancement d’un premier plan pluriannuel de développement de l’agriculture biologique pour disposer d’une politique volontariste de développement. Outre des aides à la conversion, ce plan permet un ensemble d'actions, comme le développement de la recherche et de l'enseignement en agriculture biologique. Il assigne à cette forme d’agriculture un rôle de prototype au service de toute la profession, permettant notamment de développer des solutions alternatives également mobilisables en agriculture conventionnelle. À ce titre, il sollicite la participation de tous les organismes agricoles au développement de l’agriculture biologique.

Se succèdent ensuite divers plans et mesures : ainsi, en 2006, un soutien au « maintien » de l’agriculture biologique au-delà des trois ans de la période de conversion par l'octroi d'un crédit d'impôt est décidé ; l’année suivante, un plan « Agriculture biologique : horizon 2012 » est impulsé ; en 2013, le programme « Ambition Bio 2017 » voit le jour puis, en 2018, celui d’« Ambition Bio 2022 » (visant 15 p. 100 de la SAU en « bio » à cette échéance). Malgré une augmentation importante des surfaces et du nombre d’exploitations, les objectifs annoncés sont difficiles à atteindre.

Depuis les années 2010, la conjoncture met en évidence le rôle grandissant de la structuration des filières et notamment celles de la transformation et de la commercialisation. L’investissement croissant de gros opérateurs de la grande distribution et des industriels dans le monde de l’agriculture biologique oriente son développement, tout comme la consommation de produits « bio » que l’on retrouve dans tous les circuits de distribution, aux côtés des produits conventionnels.

Principes et techniques de l’agriculture biologique

L’agriculture biologique repose sur des principes fondateurs qui se traduisent par diverses pratiques agricoles (techniques) en matière de nutrition des plantes et des animaux, de ressources génétiques, de gestion de la santé ou encore de transformation des produits.

Les principes

Plus qu’un simple mode de production agricole ou qu’un cahier des charges, l’agriculture biologique véhicule des valeurs que l’on retrouve dans les quatre grands principes communs à toutes les formes d’agriculture biologique, définis en 2008 par l’IFOAM : les principes de santé (« un sol sain produit une culture saine qui donnera la santé aux animaux et aux personnes »), d’écologie, d’équité (« à tous les niveaux et pour tous les acteurs ») et de précaution (« les décisions devraient refléter les valeurs et les besoins de tous ceux qui pourraient être concernés, au travers de processus transparents et participatifs »).

Ces principes de l’agriculture biologique se traduisent plus ou moins en règles techniques dans les cahiers des charges (qu’ils soient publics ou privés). Par exemple, l’interdiction de pesticides de synthèse, imposée par la réglementation – et donc commune à tous les cahiers des charges –, contribue aux principes généraux de santé et d’écologie. C’est une obligation de moyens (on ne doit pas utiliser de pesticides), mais les résultats ne sont pas garantis (il peut y avoir des résidus de pesticides sur des produits biologiques du fait de la contamination de l’eau ou de l’air). Si certains cahiers des charges privés – comme ceux de Nature & Progrès ou de Bio Cohérence – sont plus exigeants vis-à-vis des conditions environnementales, sociales et économiques associées à la production en agriculture biologique, les principes d’équité et de précaution ne sont encore que rarement traduits en règles à suivre.

De manière générale, les contraintes techniques imposées par la réglementation européenne incitent indirectement à concevoir ou reconcevoir les systèmes de production biologique afin de maximiser les processus biologiques et le bouclage des cycles naturels (celui de l’azote par exemple). L’interdiction des intrants (phytosanitaires et fertilisants) de synthèse contraint en effet les agriculteurs à jouer sur l’ensemble des composantes du système de production et à mettre en œuvre une diversité de techniques aux modes d’action complémentaires. Ces systèmes de production, par définition plus complexes, requièrent du temps pour se stabiliser, ce qui explique les pertes de rendement observées pendant la phase de conversion, pouvant aller jusqu’à 30 p. 100 pour des systèmes initialement éloignés de l’agriculture biologique. Ces différences de rendement persistent de manière plus ou moins importante selon les productions et les situations, mais elles sont généralement compensées par des prix de vente plus élevés. En plus de leur complexité, ces systèmes de production sont aussi très techniques. Ils demandent une bonne maîtrise des processus naturels, de l’agroécosystème et de son environnement, ce qui conditionne la réussite des pratiques agricoles. Ils sont donc exigeants en connaissance et en surveillance.

Lien au sol et bouclage des cycles pour nourrir les plantes et les animaux

La gestion de la fertilité des sols s’appuie sur l’usage de la fumure organique, celle des animaux (fumier) mais aussi celle des déchets organiques compostés. Elle repose en premier lieu sur la diversification des pratiques culturales : des rotations pluriannuelles avec l’introduction de cultures de légumineuses fixatrices d’azote et d’autres cultures d’engrais verts (plantes cultivées puis enfouies) – obligatoires à partir de 2021 – ; des techniques de travail du sol (semis direct, non-labour, etc.) préservant l’activité biologique et la minéralisation (micro-organismes, vers de terre, rhizomes et racines) qui rendent disponibles les éléments nutritifs pour les plantes. Elle utilise ensuite et surtout l’élevage qui fournit une part importante des produits organiques indispensables à la fertilité des sols en agriculture biologique. Les éleveurs « bio » ont ainsi l’obligation d’épandre les effluents de leurs élevages sur des surfaces agricoles biologiques (les leurs ou sur d’autres terres cultivées en « bio ») afin d’utiliser au mieux les cycles naturels.

Le cahier des charges de l’agriculture biologique stipule enfin que toutes les cultures doivent obligatoirement être réalisées dans le sol, et non sur des substrats inertes ou stériles. Le règlement ne permet donc pas l’hydroponie (mode de culture sans sol de plantes qui sont nourries par apport de solutions nutritives) ni la production de plantes en bacs (même avec une terre végétale « bio »). Toutefois, une exception mineure et temporaire a été négociée avec les États nordiques (Finlande, Suède et Danemark) pour des raisons climatiques.

L’alimentation des animaux en agriculture biologique repose sur des aliments « bio » issus de la ferme ou, à défaut, d’autres fermes de la région. L'élevage de ruminants privilégie donc l'herbe par le pâturage et les fourrages « bio », en limitant dans la ration la part d’aliments concentrés (grains) et de l’ensilage (fourrage concentré par fermentation). L’accès à des espaces extérieurs dès que les conditions le permettent est obligatoire. L’élevage hors-sol, c’est-à-dire pour lequel tous les aliments sont achetés à l'extérieur de l’exploitation et dont les animaux ne sortent jamais, est interdit.

Le principe de lien au sol s’illustre donc par un ensemble de pratiques : la culture dans le sol, l’accès obligatoire à un parcours extérieur pour les animaux, la provenance régionale de l’alimentation animale et l’obligation pour les éleveurs d’épandre les effluents biologiques sur des surfaces agricoles « bio ». Ces diverses pratiques permettent d’utiliser au mieux les cycles naturels qui sont ainsi bouclés au niveau de l’exploitation, voire du territoire. Dans ce dernier cas, des complémentarités doivent être trouvées entre fermes d'activités différentes : des cultures produisant du fourrage pour l’alimentation animale et des élevages produisant du fumier pour la fertilisation des sols cultivés.

Ressources génétiques

L’agriculture biologique favorise des variétés de plantes et des races animales dites « rustiques », moins sensibles aux variations des conditions climatiques, aux maladies et aux attaques de bioagresseurs (ravageurs, pathogènes et parasites). Cependant, comme la sélection des plantes et des animaux a privilégié les critères de productivité depuis plusieurs décennies, il est parfois difficile de disposer de variétés et de races adaptées aux besoins de l’agriculture biologique.

Pour les cultures, le règlement européen de 2008 (CE 889/2008) stipule que « les semences et matériels de reproduction végétative utilisés par les producteurs doivent être biologiques ». Il prévoit toutefois des dérogations pour l’utilisation de semences conventionnelles non traitées après récolte (dites « semences non traitées ») en cas d’insuffisance de l’offre en volume et(ou) en diversité. Le règlement de 2018 permet d’augmenter l’offre de variétés en introduisant deux nouvelles catégories de semences et plants : le « matériel biologique hétérogène » et les « variétés biologiques adaptées à la production biologique ». Jusque-là interdit à la vente, le matériel biologique hétérogène (ou « variété population ») désigne des variétés cultivées de façon traditionnelle, hétérogènes – car constituées d'un ensemble d'individus aux génotypes variés – et sélectionnées principalement par les agriculteurs eux-mêmes dans leurs champs. Cette diversité génétique donne à ces semences un pouvoir évolutif qui leur permet de s’adapter aux variations du milieu. Quant aux variétés biologiques adaptées à la production biologique, elles sont issues de programmes de création variétale spécifiquement adaptés aux besoins de l’agriculture biologique.

En élevage, la diversité des races de ruminants (bovins, ovins et caprins) est relativement importante, même si certaines races rustiques locales à très faibles effectifs ont perdu en variabilité génétique. La sélection a certes poussé au développement de certaines performances productives en négligeant parfois l'aspect « rusticité » (aptitude à la marche, résistance aux parasites), mais la diversité des populations peut permettre de réajuster les programmes de sélection. En élevage de monogastriques (porcs, volailles, chevaux et lapins), la sélection génétique a très fortement amélioré la productivité et les efforts ont porté sur un nombre très limité de races, aujourd'hui très spécialisées, conduisant à une faible diversité des races disponibles. Le questionnement en agriculture biologique porte sur des races à double finalité, tant pour les ruminants (races bovines pour la viande et le lait) que pour les monogastriques (par exemple, races de volailles ayant des aptitudes à la fois pour la ponte et pour la production de chair).

Gestion de la santé des plantes et des animaux

Un des fondements de la gestion sanitaire, des plantes comme des animaux, est de renforcer le système immunitaire et les défenses naturelles des organismes et de l’agroécosystème.

En agriculture biologique, la protection des cultures est fondée sur la prévention des dommages causés par les ravageurs, les maladies et les adventices. Elle est caractérisée par une suite d’interventions mises en œuvre selon un ordre de priorité : les méthodes culturales visant la plante ; l’aménagement d’habitats « ressources » permettant de favoriser les ennemis (auxiliaires) naturellement présents des organismes nuisibles des cultures afin d’assurer la régulation naturelle de ces bioagresseurs ; l’introduction d’agents de bio-contrôle, c’est-à-dire d’auxiliaires qui ne sont pas présents naturellement ou pas suffisamment efficaces au bon endroit, au bon moment et en quantité suffisante ; et seulement en dernier recours, l’application de pesticides dans la limite des substances actives autorisées par la réglementation européenne. À cette liste de substances autorisées en agriculture biologique s’ajoutent des contraintes réglementaires sur les pesticides, propres à chaque État membre. C’est ce qui explique quelques différences entre pays européens. Par exemple, l’utilisation d’huile de neem (obtenue à partir des graines du margousier – neem en anglais) comme insecticide est interdite en France alors qu’elle est autorisée au niveau communautaire et utilisée dans nos pays voisins. Inversement, les pesticides à base de cuivre (dont la « bouillie bordelaise ») sont interdits au Danemark et aux Pays-Bas mais autorisés dans les autres pays de l’Union européenne dont la France.

La gestion de la santé animale repose également sur la prévention, avec une approche nécessairement globale, qui combine choix des races et pratiques de gestion des élevages (qualité des aliments, densité d’élevage, conditions d’hygiène optimales…) pour prévenir l’émergence et le développement de bioagresseurs, et éviter au maximum l’utilisation de traitements vétérinaires curatifs. En dehors des vaccinations, des traitements antiparasitaires et des plans d’éradication qui restent obligatoires, les traitements antibiotiques sont fortement limités par le cahier des charges (trois traitements par animal adulte et par an). L’agriculture biologique privilégie les traitements homéopathiques, la phytothérapie, les oligo-éléments, minéraux et vitamines.

La gestion de la santé, que ce soit des cultures ou des animaux, repose donc sur une combinaison de techniques en priorité préventives. Ceci oblige les agriculteurs biologiques à adopter une approche globale et dynamique de la santé et de leur système de production.

Transformation et commercialisation

Pour avoir droit au logo et à l’utilisation de la dénomination « biologique », un produit transformé doit être composé (en poids) d’au moins 95 p. 100 d’ingrédients agricoles d’origine biologique (hors eau et sel) et ne doit pas contenir d’organismes génétiquement modifiés (OGM). Les procédés doivent être biologiques (fermentation, etc.), mécaniques (pétrissage, etc.) ou physiques (chauffage, etc.) avec un usage réduit des auxiliaires technologiques (substances utilisées dans la préparation et la transformation d'aliments) et des additifs, excepté pour ceux autorisés par la réglementation.

À cela s’ajoutent des contraintes de nettoyage des lignes de production utilisées à la fois pour l’agriculture biologique et l’agriculture conventionnelle, de traçabilité (des achats de matières premières, des stocks, des quantités fabriquées et de celles déclassées en conventionnel) et d’étiquetage. L’enjeu fondamental étant de bien séparer, soit dans le temps soit dans l’espace, les productions « bio » et les productions conventionnelles pour éviter les contaminations.

Enfin, concernant la commercialisation, la réglementation n’impose rien en termes de circuits de distribution, les seules obligations étant bien sûr l’affichage du label AB. Néanmoins, dans la pratique, les produits biologiques sont commercialisés en bien plus grande proportion que la moyenne des produits alimentaires dans les circuits courts ainsi que dans les magasins spécialisés, de petite ou grande taille, même si les grandes surfaces « classiques » prennent une place croissante sur ce marché.

Pour conclure, les techniques de protection ou de transformation précédemment présentées ne font pas toutes l’objet de contrôle et varient fortement d’une exploitation à l’autre, expliquant une diversité de pratiques et de systèmes en agriculture biologique (cf. tableau). Ainsi, certains exploitants utilisent, parfois dans un premier temps, des stratégies dites de « substitution » des intrants chimiques de synthèse par des intrants autorisés en agriculture biologique en appliquant quasiment les mêmes règles de gestion qu’en agriculture conventionnelle, alors que d’autres reconçoivent – directement ou progressivement – leur système de production, voire de commercialisation, pour rendre l’agroécosystème moins dépendant des produits phytopharmaceutiques ou des additifs.

Agriculture biologique : deux exemples de mise en pratique

tableau : Agriculture biologique : deux exemples de mise en pratique

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Le cahier des charges européen de l'agriculture biologique peut se traduire par plusieurs façons de la pratiquer. Ainsi coexistent plusieurs types d'agriculture biologique. Ce tableau présente deux cas assez différents parmi une multitude d'autres. 

Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Un système agricole diversifié : le verger maraîcher

photographie : Un système agricole diversifié : le verger maraîcher

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Dans cet exemple d'agriculture biologique, les espaces entre les rangées de pommiers sont cultivés (ici poireaux et jeunes pousses de salade). Ces systèmes diversifiés permettent d'intensifier et de varier les productions sur un même espace en profitant des services rendus par l'association... 

Crédits : Servane Penvern

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Agriculture biologique : verger de pommiers

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Dans ce verger d'agriculture biologique, les pommiers sont plantés en murs fruitiers. Ce mode de conduite en forme de haies fruitières hautes, étroites et homogènes facilite la mécanisation et une productivité élevée. Les arbres sont protégés des bioagresseurs (notamment du carpocapse,... 

Crédits : Servane Penvern

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L’agriculture biologique face à de nouvelles perspectives

La diversité des modèles biologiques, des pratiques et des circuits de vente ou de certification au niveau mondial comme au niveau national est importante et ne fait que croître avec le changement d’échelle de l’agriculture biologique. Dans ce contexte, la capacité de cette forme d’agriculture à répondre aux attentes sociétales et aux enjeux environnementaux, sociaux et de santé, est plus que jamais mise à l’épreuve.

Diversité des agricultures biologiques dans le monde

L’Espagne, l’Italie, la France et l’Allemagne figurent parmi les dix premiers pays producteurs mondiaux (en surface) après l’Australie, la Chine, l’Argentine et les États-Unis (2019). Les chiffres des surfaces cultivées ne sont toutefois pas les plus pertinents pour décrire le développement de l’agriculture biologique au niveau mondial. La production australienne compte ainsi presque la moitié des surfaces « bio » mondiales pour seulement 0,08 p. 100 du nombre d’exploitations, car il s'agit essentiellement d'élevage extensif, s’étendant sur de très grandes surfaces. À l’inverse, l’Afrique et l’Asie concentrent 67 p. 100 des producteurs en agriculture biologique sur seulement 11 p. 100 de la surface agricole mondiale cultivée en « bio ». Quant à la consommation de produits biologiques, celle-ci se situe surtout en Amérique du Nord et en Europe, avec respectivement 49 et 40 p. 100 du marché. L’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine ne totalisent que 10 p. 100 du marché mondial de la consommation.

Les systèmes de contrôle sont aussi différents d'un pays à l'autre, appuyés sur des organismes certificateurs ou encore sur des certifications de groupes appelées systèmes participatifs de garantie (SPG). Ces derniers, développés dans certains pays de manière pionnière (par exemple au Brésil) car mieux adaptés et moins coûteux pour les petits producteurs, ont été reconnus d’abord par l’IFOAM en 2007 puis par diverses législations nationales (dont la France, qui a intégré, via le règlement européen adopté en 2018, la notion de certification de groupe pour les petits producteurs et opérateurs). Ce sont alors des commissions de producteurs, de spécialistes et(ou) de consommateurs qui garantissent les pratiques des fermes, des ateliers et des entreprises en agriculture biologique. Des équivalences reconnues de cahiers des charges permettent néanmoins l'échange de produits biologiques entre les pays. Ces produits peuvent recevoir en France le label AB et le logo européen.

Enfin, les modes de distribution et de consommation sont eux aussi très variables. Un point commun à la plupart des pays occidentaux est la forte augmentation de la consommation de produits biologiques. En 2019, plus de neuf Français sur dix déclaraient avoir consommé des produits biologiques dans l’année et près des trois quarts en consommaient régulièrement (au moins une fois par mois) ; 14 p. 100 en consommaient même tous les jours. On peut acheter des produits biologiques directement chez les producteurs, sur des marchés, dans des magasins dédiés, et de manière croissante dans les grandes et moyennes surfaces (GMS), mais selon les pays, les équilibres entre ces différents types de circuits varient. Par exemple, en France, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Italie, en Belgique et en République tchèque, les circuits de distribution sont relativement diversifiés, et la place des circuits courts reste importante. Dans d'autres pays comme l'Autriche, le Danemark, le Royaume-Uni, la Suède et le Luxembourg, la grande distribution domine nettement la commercialisation des produits « bio ».

Les chiffres de l’agriculture biologique cachent donc des réalités très diverses entre, d’un côté, des entreprises agricoles spécialisées s’étendant sur plusieurs milliers d'hectares et, de l’autre, des petits paysans travaillant en polyculture-élevage ou des microfermes maraîchères. En effet, la forte croissance de la demande de produits biologiques, l’augmentation des volumes et l‘arrivée de nouveaux acteurs dans la production, la transformation, la distribution et la consommation entraînent une grande diversification des formes d’agriculture biologique entre deux pôles extrêmes que sont les petites fermes familiales et les grandes exploitations souvent intégrées dans des filières industrielles. De dimension modeste, les fermes familiales, revendiquant souvent un fort attachement aux principes de l’agriculture biologique, ont de fait souvent des pratiques plus exigeantes visant à limiter le recours aux intrants, et une commercialisation plus orientée vers les circuits courts. Quant aux grandes exploitations, elles se limitent parfois au seul respect du cahier des charges, dans des systèmes de production spécialisés largement utilisateurs des intrants autorisés en agriculture biologique. Le terme de « conventionnalisation » de l’agriculture biologique est souvent utilisé pour désigner ce rapprochement avec le système agricole conventionnel (classique), qui peut se faire au détriment des principes et des valeurs de l’agriculture biologique, et ainsi remettre en cause l’adhésion des consommateurs à ce mode de production.

L’agriculture biologique comme réponse aux enjeux environnementaux et sociaux

De nombreux travaux de recherche et des réseaux d’agriculteurs ont mis en évidence les contributions positives de l’agriculture biologique en termes de conciliation des enjeux de durabilité.

Sur le plan environnemental, les bénéfices de l’agriculture biologique sont reconnus en termes d’utilisation de l’énergie directe et indirecte, de l’eau et du phosphore, de maintien de la qualité des sols, de l'eau et de l'air, et de préservation de la biodiversité en général. Ils dépendent néanmoins des indicateurs utilisés : le niveau de production à l’hectare étant plus faible en agriculture biologique, les bénéfices peuvent s’approcher de zéro lorsqu’ils sont mesurés non pas en fonction de la surface mais par unité produite (rendement par hectare).

Ces effets bénéfiques sont très liés à des pratiques dont la mise en œuvre n'est pas systématique en agriculture biologique ni spécifique de ce type d’agriculture. Dans de rares cas, les effets de l’agriculture biologique peuvent aussi être négatifs notamment du fait de la plus grande fréquence des interventions nécessaires, par exemple de traitements phytosanitaires ou de travail du sol. Dans certains cas, les effets propres à l’agriculture biologique sont nuls et devancés par d’autres facteurs. Par exemple, l’hétérogénéité du paysage joue davantage sur la biodiversité que les pratiques agricoles.

Sur le plan de la santé, de nombreuses études ont pu mettre en évidence des compositions plus favorables des produits biologiques en termes de qualité nutritionnelle, par exemple en matière de teneur en antioxydants, reconnus pour leur rôle dans la prévention de maladies neurodégénératives et cardio-vasculaires et de certains cancers. Jusque dans les années 2000, il était difficile de conclure à des effets sur la santé humaine, faute d’études épidémiologiques de grande ampleur. Les analyses issues de l’étude NutriNet-Santé – lancée en 2009 et visant à mieux évaluer les relations entre comportements alimentaires et santé – ont fourni en 2019 des éléments solides concernant les effets de l’alimentation biologique sur la santé. Une diminution du risque de surpoids et de cancer a été observée chez les consommateurs réguliers d’aliments « bio », et ce indépendamment des conditions de vie ou des catégories socioprofessionnelles.

Sur le plan social, si la question de l’accessibilité des produits « bio », dont les prix de vente sont souvent plus élevés, fait l’objet de débats, les bénéfices de l’agriculture biologique sont de plus en plus étudiés et reconnus, notamment en termes de création d’emplois. L’agriculture biologique joue aussi un rôle moteur dans des dynamiques de développement local et dans les processus de transition écologique des systèmes alimentaires territoriaux, au sein de projets locaux créateurs de liens sociaux. En développant des logiques originales de partenariats avec d’autres acteurs du territoire (élus, services sociaux, associations ou collectivités), les protagonistes de l’agriculture biologique parviennent à toucher différents publics (collèges-écoles, consommateurs, enseignants, cuisiniers, parents).

Toutefois, l’agriculture biologique peut encore améliorer ses performances, notamment du fait de sa productivité inférieure à celle de l’agriculture conventionnelle. Cette faible productivité est d’ailleurs son principal handicap dans les pays occidentaux, alors qu’il existe des situations inverses en Afrique ou en Asie. Elle doit aussi évoluer sur l’usage de certains produits phytosanitaires autorisés qui ne sont pas anodins pour l’environnement, en particulier vis-à-vis de la biodiversité, comme le cuivre ou le neem. Il en est de même sur les aspects sociaux, touchant notamment à la juste rémunération des agriculteurs et aux conditions de travail des salariés, dernier point sur lequel on observe des dérives dans certains pays (comme dans les cultures légumières en Espagne).

Enjeux liés au changement d’échelle de l’agriculture biologique

En France, l’agriculture biologique représentait à la fin de l’année 2019 plus de 47 196 producteurs et, au total, 70 322 opérateurs répartis à tous les niveaux de la filière. La production « bio » a doublé en cinq ans. Le cap des deux millions d’hectares a été franchi, ce qui représente 8,5 p. 100 de la SAU. Mais ce développement ne se fait pas de façon uniforme sur le territoire et dans les diverses productions (céréales, vignes, fruits et légumes, animaux). Certaines zones, tels les départements méditerranéens (Alpes-Maritimes exceptées) affichent depuis quelques années une véritable dynamique, technique et commerciale, vis-à-vis du développement de l’agriculture biologique qui occupe de 10 à 25 p. 100 de la SAU. À l’inverse, dans des départements très orientés vers les grandes cultures (comme ceux du nord de la France), la SAU utilisée en agriculture biologique peine à atteindre 1 p. 100. De même, certaines productions comme les cultures pérennes se développent plus que d’autres : 23 p. 100 de vergers sont en « bio », 21 p. 100 des plantes à parfum, aromatiques et médicinales, 12 p. 100 des vignes et seulement 5 p. 100 des grandes cultures (céréales, oléagineux, protéagineux et légumes secs).

Évolution du nombre d’opérateurs et des surfaces engagées en « bio » en France

graphique : Évolution du nombre d’opérateurs et des surfaces engagées en « bio » en France

graphique

Depuis 1995, l'agriculture biologique n'a cessé de se développer. Ce graphique montre l'évolution du nombre d'opérateurs (fermes et entreprises en aval) participant à ce secteur d'activités et celle des surfaces engagées dans ce type d'agriculture. 

Crédits : Agence BIO/OC, 2020 (réalisation : EUF)

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Répartition régionale des surfaces engagées en « bio »

carte : Répartition régionale des surfaces engagées en « bio »

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Cette carte représente la part en hectares (ha) par département de la surface agricole utile (SAU) utilisée en agriculture biologique (chiffres 2019), en distinguant les surfaces en conversion (vert clair) des surfaces certifiées (vert foncé). L'agriculture biologique est bien représentée... 

Crédits : Agence BIO/OC, 2020 ; Agreste/SAA, 2019

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Cette hétérogénéité du développement de l’agriculture biologique entre territoires et entre productions illustre les possibles implications du changement d’échelle, c’est-à-dire d’un développement important de l’agriculture biologique, et suscite des interrogations sur les formes et les impacts de ce type d’agriculture dans le futur. La relation entre l’augmentation des surfaces en « bio » et leurs impacts (sur les processus agroécologiques, l’emploi, le commerce, etc.) doit être anticipée, afin d’éclairer les stratégies de soutien à l’agriculture biologique, qu’il s’agisse de valoriser les impacts favorables ou de réduire les impacts négatifs.

L’évolution des politiques publiques ainsi que les initiatives émanant d’acteurs locaux divers soulignent l’importance des processus de transition écologique à l’échelle des systèmes alimentaires territoriaux. Dans ces processus, l’agriculture biologique joue un rôle moteur, comme le montrent le développement des « biorégions » en Europe (cette notion appelle à un nouveau mode de vie en relation avec le territoire, sur le long terme, qui assure la pérennité du système écologique par un développement durable, en veillant à préserver les besoins de la population en matière de nourriture, d'eau, d'énergie, d'habitat et de culture) et l’importance de l’agriculture biologique dans de nombreux projets alimentaires territoriaux en France (dispositifs institués par la loi d’avenir pour l’agriculture de 2014 et soutenus par le programme national pour l’alimentation).

Anticiper ce changement d’échelle suppose aussi et avant tout de s’interroger sur les conditions nécessaires à cette mutation. Au niveau des pratiques, des questions se posent sur la disponibilité en ressources génétiques adaptées aux besoins de l’agriculture biologique (variétés rustiques) ou sur le bouclage des cycles et la disponibilité des fertilisants organiques, premier déterminant à la productivité de l’agriculture biologique et à sa capacité à subvenir aux besoins alimentaires mondiaux. Des études scientifiques soulignent qu’au-delà de 60 p. 100 de la SAU mondiale en agriculture biologique, la compétition pour l’azote entraînerait une forte chute de productivité des cultures et nécessiterait une profonde restructuration des élevages afin de mieux boucler localement le cycle de l’azote. Parmi les transformations nécessaires, il est par exemple conseillé de varier les rotations en intégrant des légumineuses (pois, lentilles, haricots…) capables de fixer naturellement l’azote atmosphérique et de diversifier les productions à l’échelle des territoires pour faciliter les complémentarités entre élevage et cultures (permettant notamment de recycler les effluents d’élevage pour fertiliser les cultures et inversement de produire des fourrages à base de légumineuses pour l’alimentation des troupeaux) dans une logique d’économie circulaire. Il s’agit d’une restructuration profonde des systèmes de production nécessitant que l’alimentation humaine se réorganise également. Si l’on augmente la part des légumineuses et des prairies temporaires dans les rotations aux dépens des céréales, il faudrait, tout en diminuant la consommation de viande, privilégier l’élevage d’animaux capables de consommer cette herbe, c’est-à-dire les ruminants (bovins et ovins) plutôt que celui du porc ou de la volaille. Or, ce qu’on observe dans les pays développés de l’Ouest, c’est plutôt la tendance inverse. D’autres questions se posent sur les populations de bioagresseurs et les processus de régulation biologique : si l’agriculture biologique offre aujourd’hui un potentiel de régulation des bioagresseurs plus élevée que l’agriculture conventionnelle, l’absence de protection exercée par les pesticides de synthèse pourrait induire, selon certains experts, une recrudescence des bioagresseurs qui ne compenserait peut-être pas l’augmentation des processus de régulation naturelle.

Au niveau du conseil et de l’accompagnement des producteurs, les types de références techniques et les modalités d’accompagnement doivent aussi être adaptés pour faciliter les conversions et permettre une démarche de progrès. L’organisation des filières, comme celle des territoires, est affectée par ce fort développement de l’agriculture biologique. Les producteurs ont des attentes différentes en termes de conseil, de références techniques et de matériels spécifiques. Les relations entre les différents acteurs des filières risquent d’évoluer à l’avenir, tout comme les marchés.

Enfin, les modalités de coexistence avec l’agriculture conventionnelle, qui évolue elle aussi (certifications « haute valeur environnementale » ou HVE, « zéro pesticides »), au niveau des territoires et dans les priorités de la recherche et développement vont aussi certainement se modifier.

L’anticipation de ce changement d’échelle de l’agriculture biologique doit conduire à (ré)orienter les travaux de recherche et développement afin de concevoir des systèmes agri-alimentaires durables et multiperformants, conciliant les performances agricoles et agroalimentaires (optimisation-conception nouvelle des systèmes à différentes échelles), les performances économiques, sociales et territoriales (depuis la qualité de vie des agriculteurs jusqu’aux modes de consommation) ainsi que les performances nutritionnelles et sanitaires (relations entre qualité des aliments, modes de production, régimes alimentaires et santé des producteurs et des consommateurs, avec notamment la question de l’impact d’une alimentation plus végétale – intégrant davantage de légumineuses par exemple). Outre les aspects techniques, les futures recherches doivent aussi explorer les leviers permettant de favoriser le changement d’échelle, comme le renouvellement des formes d’innovation (non seulement technique, mais aussi sociale et organisationnelle), la mobilisation des acteurs dans leur diversité et leur coordination, et le rôle des politiques publiques (agriculture, santé, environnement, formation, fiscalité).

Quelle agriculture biologique pour des systèmes alimentaires plus résilients ?

Dans un contexte où le changement climatique et le déclin de la biodiversité menacent l’avenir de l’alimentation et de l’agriculture mondiale, il est plus que nécessaire de faire évoluer rapidement les modes de production et de consommation. De plus en plus de territoires urbains et ruraux se réapproprient la question alimentaire et affirment leurs choix de relocalisation de la production agricole et d’autonomie alimentaire, ce qui implique la construction d’une vision politique cohérente et partagée par les acteurs et les citoyens.

L’agriculture biologique a toute sa place pour répondre à ces enjeux et joue déjà le rôle de prototype d’une transition agroécologique de toute l’agriculture. Elle permet d’expérimenter des pratiques innovantes respectueuses de l’environnement et de la santé, susceptibles d’être développées bien plus largement dans l’ensemble de l’agriculture. Face à une forte attente des citoyens, elle doit continuer à progresser pour faire face aux nouveaux enjeux climatiques et apporter les bénéfices qu’elle revendique, en termes de création d’activités et d’emplois, de préservation de la qualité des sols, de la biodiversité, de l’air et de l’eau. La définition de l’agriculture biologique est donc appelée à évoluer, non seulement dans ce qu’elle est et ce qu’elle représente ou permet, mais aussi dans son rapport aux autres formes d’agriculture et d’alimentation.

—  Céline CRESSON, Servane PENVERN, Claire LAMINE

Bibliographie

X. Poux & P. M. Aubert, « Une Europe agroécologique en 2050 : une agriculture multifonctionnelle pour une alimentation saine. Enseignements d’une modélisation du système alimentaire européen », in Study, no 9, IDDRI-AScA, Paris, France, 2018 (www.iddri.org/sites/default/files/PDF/Publications/Catalogue%20Iddri/Etude/201809-ST0918-tyfa_1.pdf)

Solagro, Le Revers de notre assiette, 2019 (solagro.org/images/imagesCK/files/publications/f85_le-revers-de-notre-assiette-web.pdf)

G. Allaire & S. Bellon, « L'AB en 3D : diversité, dynamique et dessein de l'agriculture biologique », in Agronomie environnement & sociétés, no 4, pp. 79-90, 2014

J. M. Meynard, C. Cresson et al., Priorités de recherche proposées par le Conseil scientifique de l’agriculture biologique, Actualisation 2018 (http://critt-iaa-paca.com/wp-content/uploads/files/Bio/CSAB_Priorit%C3%A9s2018.pdf)

N. Sautereau, M. Benoit & I. Savini, Quantifier et chiffrer économiquement les externalités de l’AB ?, Rapport d'étude, ITAB, 2016 (www.itab.asso.fr/downloads/amenites/amenites-ab-synthese-nov2016.pdf).

※ Site Internet

MOOC BIO « Comprendre et questionner l’agriculture biologique », https://www.fun-mooc.fr/courses/course-v1:vetagrosup+132001+session02/about

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Pour citer l’article

Céline CRESSON, Claire LAMINE, Servane PENVERN, « AGRICULTURE BIOLOGIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 octobre 2020. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/agriculture-biologique/