AGRICULTUREAgriculture et industrialisation

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Multifonctionnalité de l'agriculture et diversification des modèles de production agricole

La multifonctionnalité de l'agriculture

La crise du modèle productiviste entraîne une complexification des relations entre l'activité agricole et l'ensemble de la société, faite à la fois d'exigences nouvelles, de reconnaissance des nouvelles fonctions que doit remplir l'agriculture et d'attentes parfois bien contradictoires.

Les exigences de qualité des produits, de plus en plus exprimées par les industriels de l'alimentation, les grandes surfaces et, parfois, directement par les consommateurs, se traduisent pour les agriculteurs par des contrôles, non plus simplement sur les caractéristiques des produits agricoles, mais aussi sur leurs manières de produire. C'est là un changement radical. Pour écouler leurs produits, les agriculteurs se voient imposer des cahiers des charges et des procédures de certification. Face à la saturation des marchés, industriels et grandes surfaces segmentent ces derniers et, par suite, multiplient ces cahiers des charges et leurs exigences.

En même temps que l'économie marchande accroît ses exigences sur la qualité des produits, les politiques publiques augmentent aussi les leurs pour préserver les ressources naturelles, mises à mal. L'année 1992 marque un tournant, qui se manifeste aux différents niveaux institutionnels : international (Convention sur la diversité biologique, signée à Rio), européen (modification profonde de la P.A.C., qui initie des mesures agri-environnementales), national (loi sur l'eau). Des dispositifs incitatifs et réglementaires généraux encadrent de plus en plus l'agriculture, complétés souvent par d'autres, négociés localement avec des syndicats de bassins, des parcs naturels régionaux. Les attentes multiples de la société complexifient le métier d'agriculteur et sont parfois bien contradictoires ; l'emploi des boues urbaines en est un bon exemple. Pour éviter d'avoir à les incinérer, on attend des agriculteurs qu'ils les épandent dans les champs ; cependant, même épurées de leurs métaux lourds, elles sont considérées comme des déchets par un décret de 1997 et, par mesure de précaution et souci de traçabilité, interdites d'emploi par certaines firmes agro-industrielles.

La prise de conscience de la dégradation des ressources par une agriculture productiviste, ainsi que la volonté de maintenir des populations et des emplois en zone rurale, sont à l'origine d'un nouveau concept : la multifonctionnalité de l'agriculture, qui est inscrite dans la loi d'orientation agricole de 1999. En instaurant le contrat territorial d'exploitation (C.T.E.), établi pour cinq ans entre un agriculteur et l'État, cette loi crée les conditions d'un nouveau compromis entre agriculture et reste de la société, reconnaissant à la première, outre sa fonction de production, des fonctions sociales et environnementales.

La diversification des modes de production

De son côté, pour faire face aux exigences croissantes de la société et renouer des liens avec elle, le monde agricole reconsidère ses modes de production, essayant de concilier production (en quantité et qualité) et préservation des ressources. Mais que de conceptions différentes ! On est loin du modèle unique qui prévalait dans la période antérieure. Des qualificatifs variés, sans signification précise, s'appliquent à ces conceptions. Le consommateur s'y perd. La puissance publique tente de standardiser les appellations. Pour clarifier les choses, il est possible de distinguer, à côté du modèle productiviste, trois grandes familles de conceptions, qui portent sur l'usage fait des ressources naturelles dans l'activité productrice.

Le terme agriculture raisonnée est employé pour qualifier un mode de production dans lequel l'agriculteur modifie ses interventions en fonction de diagnostics fréquents, réalisés en cours de conduite des cultures ou des troupeaux, en recherchant, à la fois, la sécurisation de la production, l'optimisation de la marge et la réduction des impacts environnementaux. C'est un pas important fait pour réduire les pollutions de l'eau, de l'air et des sols. Des cahiers des charges, s'appliquant à l'exploitation agricole, ont été établis et validés par des experts pour servir de signes de qualité auprès du grand public. Ce mode de production est beaucoup plus attentif aux conséquences environnementales de l'activité productrice que ne l'est le modèle productiviste décrit plus haut ; il préconise, par exemple, l'implantation de cultures intermédiaires qui réduisent les risques de lessivage de l'azote vers les nappes souterraines et, dans certaines situations, les risques d'érosion. Fondé sur l'adaptation des interventions aux diagnostics en cours de culture, ce mode de production se trouve facilité par le développement de nouvelles technologies, qui sous l'appellation d'agriculture de précision, permet de moduler en temps réel les traitements en fonction de l'état des plantes ou d'estimer les risques auxquels elles sont exposées. Cependant, dans son principe, l'agriculture raisonnée ne remet pas en cause l'objectif premier d'obtenir un rendement élevé ; aussi le recours aux engrais de synthèse et aux pesticides reste-t-il encore important.

Ce recours est totalement interdit, au contraire, dans l'agriculture biologique. Ce mode de production, qui se définit comme une agriculture sans produits chimiques de synthèse, a vu le jour, en France, dans les années 1950. Conçu pour des raisons idéologiques d'opposition à une agriculture industrialisée, il est officiellement reconnu dans la loi d'orientation agricole de 1980 et, sous l'appellation d'agriculture biologique (AB), devient certifié en 1993. L'interdiction d'emploi des pesticides oblige l'agriculteur à cultiver des espèces et variétés résistantes aux maladies, à diversifier les espèces cultivées et allonger la rotation des cultures, à employer des moyens mécaniques, à cultiver des associations d'espèces, à entretenir en bord de champ des habitats pour les auxiliaires des cultures ; l'interdiction d'engrais chimiques directement absorbables par les plantes l'oblige à une gestion de la vie microbienne dans les sols, à l'introduction de légumineuses fixatrices d'azote dans les rotations... L'agriculture biologique ne fixe pas ex ante des objectifs de rendements, et ces derniers sont plus faibles que ceux de l'agriculture raisonnée. Certaines années, en cas d'attaque parasitaire non contrôlée, la perte de production peut être totale, ce qui représente un gaspillage de ressources productives. L'agriculture biologique se définit par des obligations de moyens, non de résultats.

Par un rapprochement des connaissances et démarches de l'écologie et de l'agronomie, la recherche agronomique est en train de concevoir des modes de production [...]

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  • : directeur de recherche honoraire de l'Institut national de la recherche agronomique (I.N.R.A.), membre de l'Académie d'agriculture

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Pour citer l’article

François PAPY, « AGRICULTURE - Agriculture et industrialisation », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/agriculture-agriculture-et-industrialisation/