AGRICULTUREAgriculture et industrialisation

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La lente intensification de l'agriculture française du milieu du xixe au milieu du xxe siècle

Territoires, cultures, élevages

Au milieu du xixe siècle, le territoire agricole français est cultivé à 58 p. 100 de sa surface, dont 4 p. 100 en vignes et 4 p. 100 en jardins, le reste, les « terres arables », étant consacré aux espèces annuelles et à la jachère. Les 42 p. 100 restant sont constitués de forêts, de prairies naturelles, de landes et de pâtis, espaces « laissés aux forces spontanées de la nature », comme dit de Gasparin, auteur d'un célèbre cours d'agriculture. En remontant trois siècles avant, Braudel établit que ces proportions traduisent la lente conquête de l'espace cultivé sur l'espace naturel. L'homme vit de ces deux espaces et, du second au premier, pratique un transfert de fertilité.

Dans les décennies qui suivent, les terres cultivées s'étendent. Les rendements ne s'améliorant guère, l'agriculture suit plus ou moins bien la croissance démographique. Grâce au drainage (dans le marais Poitevin, la Brie, les Dombes, les Landes...), au chaulage et au marnage, de nouvelles terres sont mises en culture. Mais entre 1880 et la Première Guerre mondiale, à partir du moment où les engrais, la mécanisation et le début de la sélection ont permis d'accroître les rendements, les terres labourables régressent de 9 p. 100. Les terres les plus médiocres sont transformées en parcours à mouton, comme dans les Causses, ou abandonnées au reboisement, comme en Champagne pouilleuse qui se couvre de pins sylvestres ; il faudra attendre la période suivante pour voir cette dernière se transformer en une grande région céréalière.

L'espace cultivé s'enrichit petit à petit de nouvelles espèces. La pomme de terre, le colza, la betterave, le navet, les haricots, après essais dans les jardins, sont introduits dans le territoire cultivé sur l'espace consacré à la jachère, c'est-à-dire à la longue période de préparation des terres, avec six à sept labours, avant les semailles de céréales. Ces nombreuses opérations ont pour but de détruire les « mauvaises herbes », qui sans cela concurrenceraient les blés suivants. Les cultures nouvelles, parce qu'elles sont sarclées, peuvent, sans inconvénient, remplacer la jachère. Elles ne progressent cependant que fort lentement : Braudel signale que la betterave sucrière, introduite en 1801 par le Premier consul pour résister au blocus continental, a mis un siècle pour s'installer durablement. Est-ce en raison des contrats de fermage et métayage qui constituent des freins à l'innovation ? de la pratique de la vaine pâture des chaumes, longue à éradiquer en France, malgré l'appui des physiocrates ? de la nécessité de trouver plus d'engrais pour compenser des exportations plus grandes d'éléments minéraux hors des terres cultivées ? De l'addition de ces différentes raisons, sans doute.

L'introduction des prairies artificielles est plus délicate encore. Passe encore pour le trèfle ou les vesces qui peuvent se cultiver annuellement et, remplaçant la jachère, s'intercaler entre deux céréales à condition que l'agriculteur raccourcisse le temps de préparation des semis. Mais la luzerne, que l'on a tout intérêt à conserver plusieurs années, s'inscrit mal dans les rotations traditionnelles. Pourtant, avant même que soit compris le processus de fixation symbiotique de l'azote de l'air par les légumineuses, les avantages de ces prairies sont bien connus : produisant beaucoup plus que les prairies naturelles, elles permettent de nourrir plus d'animaux et de fournir du fumier supplémentaire aux autres cultures ; une fois retournées, elles laissent dans le sol de l'azote pour les cultures suivantes.

Pour répondre à une demande accrue de viande et de lait, l'élevage, jusqu'alors considéré pour le fumier et la force tractrice, devient désormais une activité agricole à part entière grâce aux prairies artificielles, mais aussi aux fourrages annuels, aux betteraves et choux fourragers. Au tournant des xixe et xxe siècles, l'intérêt croissant pour cette production, le départ continu de la main-d'œuvre vers l'industrie que ne compense pas encore suffisamment une mécanisation qui débute, incitent les agriculteurs à réduire la superficie des terres labourables, particulièrement des céréales, au profit des prairies permanentes et des cultures fourragères. C'est l'élevage bovin qui en profite. Tout au long du xxe siècle, la tendance de cette évolution des surfaces va se poursuivre. L'efficacité énergétique de la production agricole s'en trouve diminuée, puisqu'il faut plusieurs calories végétales pour produire une calorie animale.

La polyculture domine sur le territoire français ; elle produit des paysages harmonieux, faits d'un fin maillage de parcelles variées. Cependant, que de différences d'une région à l'autre ! Au nord-est, c'est le pays des champs ouverts (l'open-field) qui coïncide étroitement avec la pratique ancienne de l'assolement triennal ; à l'ouest et au centre, le paysage est bocager ; au sud, de la vallée du Rhône à la Provence, du sud du Massif central aux Pyrénées, s'enchevêtrent champs cultivés, vergers, terres incultes de façon apparemment désordonnée. Certaines régions, cependant, se spécialisent dans la vigne ou les arbres fruitiers : les abords de villes et des fleuves navigués, ou les régions au climat favorable à ces productions. Partout, les parcelles sont petites, proportionnées au travail que peuvent faire en une journée les animaux de trait.

Sélection génétique et engrais minéraux

Après une longue période de stagnation, les rendements des cultures augmentent grâce à la sélection végétale et à l'emploi des engrais minéraux.

La sélection végétale débute vers la fin du xixe siècle dans toute l'Europe. À cette époque, en France, Vilmorin repère les meilleurs blés et entreprend des croisements pour créer de nouvelles variétés à haut rendement. Pour les principales espèces cultivées ce sera, pendant longtemps, l'objectif principal poursuivi par les sélectionneurs. Le métier de sélectionneur et de producteur de semences se spécifie progressivement et devient de plus en plus délicat. En 1930 se met en place la certification des semences pour en garantir l'identité et la qualité physique.

Mais la question de l'usage des engrais constitue la principale préoccupation des agronomes au cours de cette période. Pour nourrir une population croissante, une fois cultivées les terres qui peuvent l'être, il faut augmenter les rendements et, par conséquent, com [...]

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  • : directeur de recherche honoraire de l'Institut national de la recherche agronomique (I.N.R.A.), membre de l'Académie d'agriculture

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Pour citer l’article

François PAPY, « AGRICULTURE - Agriculture et industrialisation », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/agriculture-agriculture-et-industrialisation/