AGRESSIVITÉ

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Pulsion de destruction et pulsion d'agression dans le langage naissant

Tel n'est pas, cependant, le dernier état de la pensée freudienne : reportons-nous aux Nouvelles conférences de 1932. Si ce texte associe à plusieurs reprises « pulsion de destruction » et « pulsion d'agression », en sorte qu'on serait tenté de les tenir pour équivalentes, il nous apporte aussi cette ultime précision qu'elles diffèrent « quant au but ». Par là, soulignons-le d'emblée, se trouvera fondée en principe dans le déplacement de son but la sublimation de la pulsion de mort. Reste à déterminer le « but » de la « pulsion d'agression », et, quand bien même nous ne la trouverions pas maintes fois inscrite dans le texte freudien, la réponse nous viendrait tout aussitôt de son opposition au « programme » d'Éros. Nous avons, en effet, attribué à ce dernier principe la fonction d'intégrer les individus isolés en des unités de plus en plus larges, dans lesquelles se trouveraient dépassés leurs investissements narcissiques respectifs. La pulsion d'agression, qui lui est opposée, aura donc pour but la réduction de la sociabilité à l'emprise d'un seul, autrement dit la domination.

Ainsi la pulsion de mort relève-t-elle de trois types de détermination. Dans sa définition biologique la plus générale, elle désigne l'énergie qui porte l'organisme à faire retour à l'inanimé, c'est-à-dire la tendance à l'égalisation des tensions. En tant que pulsion de destruction, elle est censée viser l'anéantissement de soi ou de l'objet, sans qu'il soit fait référence à la restitution d'un état antérieur. En tant que pulsion d'agression enfin, elle vise à la maîtrise de l'autre ; et telle est la forme sous laquelle, « une fois modérée et domptée, et inhibée quant à son but », la pulsion de destruction dirigée contre les objets doit permettre au moi de satisfaire ses besoins vitaux et de maîtriser la nature – en bref, telle est la forme sous laquelle la pulsion de mort entrera dans les voies de la sublimation.

Reste que les avatars de la pulsion de mort que sont la pulsion de destruction et la pulsion d'agression ne sont saisissables que dans leur association aux pulsions de vie, et en particulier sous le couvert de l'investissement narcissique. Nous savons déjà que c'est dans le sadisme, où elle détourne à son profit la pulsion érotique, que nous distinguons le plus clairement et en son essence la pulsion de mort et sa relation avec Éros. Mais, ajoute Freud, lorsque le sadisme entre en scène sans se rapporter à un but sexuel, même dans l'accès de rage destructrice, on ne peut méconnaître que son assouvissement s'accompagne là encore d'un plaisir narcissique extraordinairement prononcé, en tant qu'il montre au moi ses vœux anciens de toute-puissance réalisés. S'agit-il de la pulsion agressive, nous comprendrons que puisse être associée de même à son travail dans la maîtrise de la nature la libido narcissique désexualisée ou sublimée qui préside à l'activité de liaison d'Éros.

Mais le contexte de la notion d'agression va se trouver tout aussitôt profondément modifié. « Ces vœux anciens de toute-puissance qu'a formés le moi », c'est au langage naissant qu'en revient, au regard de Freud, l'expression privilégiée ; c'est donc par une certaine disposition du sujet parlant que nous avons à comprendre la constitution de la pulsion de destruction, et c'est à partir de cette dernière que nous pourrions nous donner accès à la pulsion agressive. On se souvient, en ce qui touche la première, de l'accès de fureur verbale par lequel l'Homme aux rats réagit au traumatisme de l'interférence paternelle dans sa jouissance masturbatoire. Réservons-en l'interprétation pour évoquer un autre exemple. Si le problème du transfert négatif est aussi l'occasion que se donne Freud (Analyse finie et analyse infinie, 1937) pour renouveler la théorie du conflit sur le fondement de l'opposition entre Philia et Neikos, il faut bien concevoir que le problème de l'agression soit en relation intime avec l'organisation et les vicissitudes du discours analytique.

Sans que nous puissions nous autoriser en ces matières d'une discussion systématique de Freud, ces différentes lignes de recherche sont manifestement en convergence. Totem et tabou dérive du partage du narcissisme absolu du chef de horde l'identité collective et l'identité individuelle. Dans la version que donne Moïse et le monothéisme de cet événement inaugural, transparaît la fonction de ces composantes : le narcissisme absolu du chef de horde est monopolisation du signifiant ; son usurpation par la horde manifeste, dans l'ivresse de la toute-puissance du langage naissant, l'appropriation de ce pouvoir. Quel qu'en soit le véhicule – chef de horde, collectivité ou individus –, s'impose alors à la restitution freudienne ce principe : le mot est l'élément d'énergie agressive, en tant qu'il est appropriation de la chose et puissance ubiquitaire d'intervention sur autrui.

Encore faut-il souligner que cette énergie n'entre en jeu qu'en association avec le narcissisme, c'est-à-dire avec un mode d'investissement émanant de la pulsion de vie. Dans la confiscation de la chose par le mot, on pourra faire, en vérité, deux parts. L'une est la réduction de la chose par son assimilation au mot, geste dont on peut supposer que la capacité destructrice reportée sur l'émission de la parole naissante lui communique sa puissance de maléfice ; l'autre est l'investissement de ce pouvoir. De cette magie verbale, dont l'un des versants évoque le trajet de l'opération séparatrice de l'alchimie, l'autre, l'inhérence de l'ego à son opération et à la chose qu'il s'assimile, la personnalité et le mythe d'Empédocle fixent la structure : ils nous révèlent, en deçà du langage constitué, l'appartenance de la parole naissante à l'un et à l'autre des registres pulsionnels.

De là surgit une série de conséquences, où se marque la portée heuristique de la théorie. Celle-ci renouvelle, d'abord, la conception du conflit, ainsi que Freud le montre sur l'exemple de la bisexualité.

Au regard de la représentation jusqu'alors admise, la prévalence acquise par l'un ou l'autre de ses moments repose sur la répartition économique de la libido. Mais on ne comprend pas, en cette hypothèse, qu'il s'agisse d'une alternative. Pourquoi « deux forces antagonistes » ne se partageraient-elles pas, chaque fois et chacune en proportion de sa valeur relative, une quantité disponible de libido, étant donné qu'elles y réussissent quelquefois ? « Ainsi, poursuit Freud, on a tout à fait l'impression que l'aptitude au conflit est quelque chose qui ne dépend pas de la quantité de libido. Cette tendance indépendante du conflit n'est guère attribuable qu'à la mise en jeu d'un élément d'agression libre. »

Le conflit se présentera donc ici comme l'expression d'une alternativ [...]

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Écrit par :

  • : professeur honoraire de philosophie à l'université de Paris-X-Nanterre

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Pour citer l’article

Pierre KAUFMANN, « AGRESSIVITÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/agressivite/