AGRESSIVITÉ

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Les avatars de la pulsion de mort et la civilisation

Du simple point de vue chronologique, on sait qu'après avoir été récusée par Freud dans la forme que lui prêtait Alfred Adler – les manifestations cliniques de l'agressivité antérieurement décrites par la psychanalyse sur diverses névroses étant rapportées par ce dernier, en 1908, à une « pulsion agressive » héritée de Nietzsche – la notion d'une énergie spécifique orientée vers la destruction a été intégrée à la théorie autour de 1920, sous l'égide de la notion de « pulsion de mort », avec Au-delà du principe de plaisir.

Encore convient-il de souligner la réserve dont témoigne à cette date la terminologie. Le concept de pulsion de mort une fois posé, Freud s'interroge sur sa portée au regard de la destruction des deux polarités de la vie amoureuse au stade sadique, « l'amour (manifestations de tendresse) et la haine (agression) ». Il émet alors l'hypothèse que la « pulsion sadique », dont cette dernière trahit la participation à l'organisation prégénitale et dans laquelle les Trois Essais de 1905 voyaient une « pulsion partielle » de la pulsion sexuelle, est caractérisée comme une « pulsion de mort » qui se serait détachée du moi sous l'influence de la libido narcissique et qui ne trouverait à s'exercer que sur l'objet. Plus précisément, la maîtrise amoureuse (Liebesmächtigung) de l'objet, coïncidant avec l'anéantissement (Vernichtung) de celui-ci dans l'organisation orale, se séparerait ultérieurement sous les espèces de la pulsion sadique, et finalement se mettrait au service de la fonction de reproduction. La terminologie ignore donc encore, au long de cette analyse, le concept de « pulsion agressive ». Quant à la notion ou à l'expression de « pulsion de destruction » (Destruktionstrieb), elle apparaît simplement à la fin d'une note, avec l'opposition suggérée entre deux groupes de pulsions, les pulsions libidinales (tournées vers le moi ou tournées vers l'objet) et les pulsions qui, localisées dans le moi, doivent « peut-être » se ranger, nous dit Freud, « parmi les pulsions de destruction ». Mais elle réapparaît, trois ans plus tard (1923), dans l'article sur Le Moi et le ça, avec cette caractéristique nouvelle d'être le « représentant » (Vertreter) de la pulsion de mort. Et l'intérêt de cette expression tient au fait qu'elle sera déplacée par le Malaise dans la civilisation (1930) sur la « pulsion d'agression » (Agressionstrieb) : « Cette pulsion agressive, écrit Freud, est la descendante et le représentant principal (Abkömmling und Hauptvertreter) de la pulsion de mort, que nous avons trouvée aux côtés d'Éros et qui se partage avec lui la domination du monde. »

Loin qu'il s'agisse, en l'occurrence, d'un flottement terminologique, cette transition situera en effet la pulsion d'agression en son champ propre, qui est celui de la théorie de la civilisation. Le sens du développement de la civilisation est désormais clair, dit Freud après avoir caractérisé la pulsion d'agression. Il doit nous montrer le combat entre Éros et la mort, entre la pulsion de vie et la pulsion de destruction, « tel qu'il se déroule dans l'espèce humaine » (« Sie muss uns den Kampf zwischen Eros und Tod, Lebenstrieb und Destruktionstrieb zeigen, wie er sich an der Menschenart vollzieht »). En d'autres termes, la pulsion d'agression, c'est la forme sous laquelle se manifeste dans l'humanité la pulsion de destruction, de même que cette dernière est la manifestation la plus générale de la pulsion de mort.

Reprenons cette genèse depuis l'origine. Nous sommes confrontés d'abord à l'opposition entre pulsions de mort et pulsions de vie. On remarquera qu'elle se propose, dans les termes d'Au-delà du principe de plaisir, comme essentiellement biologique : les problèmes qui introduisent une telle opposition, en effet, sont du ressort de l'expérience analytique. Mais ce premier texte a pour originalité de renvoyer précisément de la polarisation dont celle-ci témoigne aux propriétés supposées de la vie et à sa double polarisation, soit dans le sens de l'inorganique, soit dans le sens de l'expansion des organisations. L'hypothèse une fois posée, le développement de la vie aura pour condition une conversion vers l'extérieur de la pulsion inhérente à la cellule élémentaire : les pulsions sexuelles et les pulsions de vie à l'œuvre dans chaque ce [...]

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Écrit par :

  • : professeur honoraire de philosophie à l'université de Paris-X-Nanterre

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Pour citer l’article

Pierre KAUFMANN, « AGRESSIVITÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/agressivite/