AGNOTOLOGIE

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Actualité(s) de l’agnotologie

Dans ses diverses formes, et si l’on accepte de lui donner un sens général, au-delà de l’exemple de Proctor, l’agnotologie conduit à interroger la valeur de la connaissance : de quoi sommes-nous privés quand une connaissance disparaît de l’espace public, quand elle n’est plus mobilisable pour justifier des énoncés et des décisions ? Qu’affirmons-nous lorsque nous nous inquiétons d’une « science qui n’est pas faite », d’enquêtes qui ne sont pas conduites à leur terme, alors qu’elles pourraient l’être ? Dans sa dimension stratégique, l’agnotologie présuppose bien à la fois la valeur de la connaissance – puisque l’atteindre ou la faire disparaître constitue un enjeu – et le fait que disposer ou non d’une connaissance puisse changer l’issue des événements, qu’il s’agisse d’une controverse sanitaire ou environnementale. On rencontre alors des problèmes d’une actualité brûlante.

Agnotologie, post-vérité et fake news

L’expression « post-vérité » – élue « mot de l’année 2016 » par l’Oxford English Dictionary – désigne une forme de circulation de l’information sans qu’intervienne un réel souci concernant sa véracité et sa validité. Il peut s’agir d’une circulation virale d’informations mal sourcées sur les réseaux sociaux, de reprise au premier degré d’éléments parodiques ou même parfois d’un visage nouveau de la propagande d’État. Certains ont rapproché le phénomène des fake news (parfois appelées « infox » en français) de l’agnotologie. Il semble pourtant y avoir une différence importante par rapport à la création stratégique d’ignorance décrite dans la section précédente : la post-vérité, dont l’ampleur et la profondeur restent à attester, semble impliquer une indifférence au vrai comme envers la responsabilité intellectuelle qui s’attache aux énoncés publics. Elle consisterait alors en une négation de la valeur et de l’autorité de la connaissance, là où la création stratégique d’ignorance consisterait paradoxalement en une reconnaissance de cette dernière, puisque l’altérer ou la retirer de l’espace public répond à un intérêt et a donc un sens. Les deux mouvements iraient alors en sens inverse. Certains auteurs font cependant un lien entre les deux phénomènes : selon Philip Mirowski, historien de l’économie, le programme néolibéral dominant fait du marché « un processeur d'information plus puissant et plus efficace que n'importe quel être humain ». Ce programme s’accommode assez bien de la confusion des acteurs individuels : il peut même trouver un intérêt à la démobilisation politique, les luttes politiques ou même l’action des gouvernements étant susceptibles de structurer les comportements de manière sous-optimale par rapport aux besoins du marché. Mirowski va même plus loin : selon lui, à la différence de l’ancienne propagande, mais aussi de phénomènes purement émergents, « la confusion est devenue une stratégie politique ». La nouveauté consisterait, dans le cadre des fake news entretenues par l’économie actuelle des réseaux sociaux, à renoncer à la manipulation médiatique directe et à amplifier la confusion et les contradictions récoltées via ces réseaux, le motif sous-jacent étant de couper court ainsi à toute forme de mobilisation durable. Il ne s’agirait pas seulement d’un phénomène émergent, mais bien d’un « objectif » qui serait de « transformer la confusion permanente des masses en une source de profit, et rendre la population plus docile face à la prise de contrôle du gouvernement par les néolibéraux ». Cette grille de lecture plutôt radicale – que Mirowski a également développée dans son analyse de l’enseignement supérieur et de la recherche dans ScienceMart – correspond donc au présupposé que produire de l’ignorance sans la remplacer par une « autre » connaissance ou croyance peut constituer un objectif politique.

Agnotologie et apathie épistémique

L’agnotologie au sens étroit, on l’a vu, présuppose que la possession de connaissances est une ressource et que l’altérer change le cours des choses. Il n’y a aujourd’hui plus aucun doute, naturel ou entretenu, sur la dangerosité du tabac ou encore sur les causes anthropiques du changement climatique. Cela n’a pourtant pas enrayé l’épidémie de tabagisme (dont les ressorts ne sont pas seulement épistémiques, mais reposent sur un produit fortement addictif et économiquement profitable) ni conduit à une profonde [...]

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Robert Neel Proctor

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L’instillation du doute sur les dangers du tabac

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Écrit par :

  • : maître de conférences, département de philosophie de l'École normale supérieure, Paris ; directeur du Centre d'archives en philosophie, histoire et édition des sciences, CNRS - École normale supérieure

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PROCTOR ROBERT N. (1954- )

  • Écrit par 
  • Mathias GIREL
  •  • 1 338 mots
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L'historien des sciences Robert N. Proctor est né en 1954 à Corpus Christi au Texas. Il est surtout connu en France pour son travail sur les liens entre science et industrie du tabac, ce qui ne constitue cependant qu’une partie de ses recherches . Proctor, en effet, appartient à cette lignée d’historiens des sciences américains qui se sont consacrés à décrypter les relations tissées entre scientif […] Lire la suite

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Pour citer l’article

Mathias GIREL, « AGNOTOLOGIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 17 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/agnotologie/