AFRIQUE NOIRE (Culture et société)Religions

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L'interprétation du monde

L'étude des religions négro-africaines suppose une définition du fait religieux, sinon de la religion. À titre d'hypothèse, et en simplifiant, il est possible de se référer à celle que propose A. Leroi-Gourhan, qui considère la religion comme « un système organisé de mythes et de rites destinés à établir d'une manière permanente des relations entre l'homme et les puissances de l'invisible (ancêtres et esprits) dans l'intérêt de la communauté ». L'expression « système organisé » ne signifie cependant pas forcément qu'il y ait systématisation explicite, permettant à une société ou à quelques-uns de ses membres de rendre compte de sa religion et de son dogme.

L'homme, partie intégrante de la nature

En Afrique, ce point est d'autant plus important à noter qu'avant la pénétration de l'islam et du christianisme, il ne semble pas y avoir eu de religions révélées : chaque société développait son propre système d'interprétation du monde en fonction des données qui lui étaient particulières. D'où la très grande variété des religions et des dieux renvoyant à la diversité des sociétés ellesmêmes. Il est cependant possible de reconnaître certaines tendances de ces religions traditionnelles selon les activités des sociétés et selon leur organisation sociale et politique. Pour les peuples de chasseurs, dont l'existence est intimement liée à la brousse et aux animaux dont ils tirent leur subsistance, l'alliance avec ces forces est indispensable : les cultes renvoient à des parentés entre les hommes et les animaux, les puissances qui les régissent devant autoriser leur consommation. Chez les pasteurs, les croyances sont surtout orientées autour du culte du héros initial et des divinités du ciel, les ancêtres prennent place dans l'univers des dieux terrestres tandis que se développent les mythes du ciel et des phénomènes naturels. Mais la plupart des sociétés noires sont des sociétés paysannes : les saisons et le cycle de végétation des plantes y rythment la vie des groupes, règlent les systèmes religieux où domine le culte de la terre et des forces qui s'y manifestent dans l'alternance des périodes de l'année ; chez eux, à des degrés divers, les ancêtres, comme le héros civilisateur, ont aussi une place.

Lorsque se sont constitués des États politiques, donnant une certaine cohésion à des groupes étendus, les mythes et les cultes liés à la souveraineté et à ses détenteurs se sont développés, aux dépens de ceux de la terre et des ancêtres, entraînant une forme plus hiérarchisée de la religion, à l'image de celle de la société. Chez les Yoruba, par exemple, les rois sont divins et leur existence même échappe aux contraintes et aux règles de l'humanité. La relation est souvent très étroite entre le souverain et le bien-être de son peuple, si bien qu'ils forment un véritable ensemble mystique en équilibre, dont la rupture, manifestée par des catastrophes comme des épidémies ou des sécheresses excessives, peut impliquer la mise à mort rituelle du souverain.

Cependant le principal point commun à toutes ces religions est leur étroite relation avec la nature. À l'inverse de l'homme occidental, peu à peu arrivé à une conception anthropocentrique de l'univers, au point de concevoir un dieu unique dont le propos principal serait l'homme, les hommes de l'Afrique paraissent de façon assez générale se considérer comme partie intégrante mais non privilégiée de l'ensemble naturel. La nature n'est ni autre ni spécifiquement hostile ou bénéfique ; l'homme y est inséré et, pour assurer sa subsistance sans détruire un équilibre auquel il participe, il doit rendre à son environnement ce qu'il y prend. La plupart des religions africaines représentent en quelque sorte la codification d'un échange général : le sacrifice, s'il est une demande aux dieux, est toujours, en même temps, une promesse à leur égard. Cette attitude implique que la nature et les dieux ne sont pas adorés ou craints, comme s'il y avait, dans leur essence propre, de l'adorable ou du terrifiant, mais que, disposant d'une grande puissance, ils peuvent être dangereux. L'entreprise consiste donc à élaborer les termes d'un accord suivant lequel les dieux peuvent accepter l'activité des hommes qui utiliseront alors la nature sans en altérer l'ordre. L'univers est un ensemble plus ou moins clairement perçu : tout est inclus « du dieu créateur au tas d'ordures du village » ainsi que l'écrivait Marcel Griaule. L'attitude qui en découle distingue l'homme africain pour qui la nature n'est pas à asservir et à domestiquer. Elle ne lui est pas éminemment destinée, elle n'est pas l'objet d'une appropriation constante, d'une entreprise systématique de transformation, comme pour l'homme occidental, qui s'acharne à réduire l'univers à son propre usage.

L'homme n'est pas distinct de la nature et il participe à l'existence d'un environnement auquel il appartient par les alliances qu'il réussit à conclure et à maintenir avec les dieux, de la même façon que s'établissent les relations entre les hommes, leurs familles, leurs groupes sociaux. Ainsi disparaît la barrière entre un monde qui serait surnaturel, physiquement et mentalement différent, et celui qui est directement perceptible, la nature. La mort même n'est pas une rupture radicale, et les ancêtres participent à des degrés divers à l'animation vivante du monde.

Religion, lien entre les hommes et la nature

La religion, qui exprime une certaine conception du monde, rend avant tout compte de l'insertion d'un groupe donné dans un espace donné et tente de présenter une interprétation de l'ensemble perçu. C'est pourquoi cette représentation n'est pas imposée à l'extérieur, mais implique au contraire qu'il y a une ouverture, souvent très large, aux expressions venues de l'extérieur, qui sont la plupart du temps intégrées aux mythes fondamentaux de la société. Les migrations, les guerres, les changements économiques ont favorisé d'innombrables emprunts, les dieux se sont acclimatés, les héros divins ont été assimilés, étendant à des zones relativement vastes certains modèles d'une représentation de la création et du fonctionnement du monde et des sociétés humaines. La religion lie l'homme à la nature mais surtout elle lie les hommes entre eux dans leur société : en bambara, le même terme lasiri signifie lien et religion. Cette liaison générale maintient la cohésion de la société dont les institutions sont ainsi justifiées car elles servent à garantir du désordre : chacune d'elles est un élément dans l'ensemble pratique des rites par quoi la reli [...]

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Écrit par :

  • : chargé de recherche au C.N.R.S., responsable de l'équipe de recherche numéro 225 (sociétés d'Afrique occidentale) du C.N.R.S.

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Pour citer l’article

Marc PIAULT, « AFRIQUE NOIRE (Culture et société) - Religions », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/afrique-noire-culture-et-societe-religions/