AFFECTIVITÉ

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Difficultés du concept

C'est dans un contexte relativement indécis, aux frontières entre la philosophie et la psychologie, que le terme « affectivité » apparaît dans la seconde moitié du xixe siècle, avec l'équivoque de désigner tout à la fois le pouvoir d'être affecté et le « système » des « affects », lesquels se distinguent des sensations en tant que celles-ci sont exogènes alors qu'ils sont censés être endogènes. L'affectivité suppose donc la distinction entre la subjectivité, en tant qu'intériorité de la psyché, et l'extériorité du monde extérieur. Le terme « affect » est cependant d'origine plus ancienne, puisqu'il remonte à la seconde moitié du xviiie siècle, et semble désigner, plus ou moins indistinctement, le sentiment, l'émotion, voire la passion. Il dérive en effet du terme latin afficere qui signifie l'aptitude à être touché, et implique une modification subie par ce qui est ainsi « touché ». Il y a dans le concept d'affectivité le concept d'une passivité – ce qui semble justifier son rapprochement avec le concept de « passion » ou de pathos –, et même, en un sens, d'une passivité constitutive du sujet. À ce titre, le problème sera toujours de savoir si l'affectivité endogène du sujet lui est strictement co-originaire ou si elle ne trouve à se déployer qu'à l'occasion de la rencontre d'un objet ou d'un événement extérieur – si le sujet est originairement affecté et affectif ou s'il ne l'est, perdant la neutralité de son autonomie, qu'en étant pour ainsi dire « obnubilé » par ses affects ou ses passions.

Quoi qu'il en soit, le concept d'affectivité émerge dans le cadre de l'institution moderne du sujet et de la subjectivité. Dira-t-on, à supposer qu'une « chose » ne commence à exister que quand elle est désignée par un nom ou un concept, que l'affectivité est une « invention » récente, et qu'elle n'existait pas auparavant ? Ce serait là un nominalisme excessif, négligeant que ce que nous rassemblons depuis un siècle par le terme d'affectivité est en réalité propre à toute humanité, c'est-à-dire, dans la mesure où il n'y a pas d'humanité sans culture – sans institution symbolique d'humanité –, propre à toute culture. L'affectivité, pour autant qu'elle désigne « la chose même » à débattre, est donc autrement « codée » dans d'autres cultures, soit qu'elle apparaisse sous forme dispersée dans les récits mythiques ou mythologiques, soit qu'elle s'oriente et s'organise dans les textes religieux, soit encore qu'elle se rassemble, mais en portant d'autres noms, dans l'investigation philosophique. À cet égard, pour nous prémunir contre le risque d'ethnocentrisme qui consisterait à aller chercher l'affectivité là où elle ne se trouve peut-être pas, il faut limiter notre enquête au contexte d'origine du concept. Il est préférable, en effet, de l'expliciter rigoureusement, de la circonscrire autant qu'il est possible, avant d'entreprendre la recherche de ses équivalents dans d'autres cultures. Cela d'autant plus que, comme on va le voir, le concept d'affectivité, en tant que lié à celui de subjectivité, a été rapidement mis en question par Heidegger dans Être et Temps et dans une part importante de son œuvre ultérieure. Le lien et la disjonction entre l'affectivité et la subjectivité ont été l'objet du travail philosophique, et c'est à partir de là que se libère quelque chance de retrouver quelque chose comme l'affectivité dans la tradition philosophique elle-même.

Avant d'en venir à une sorte d'histoire problématique de la conjonction, puis de la disjonction entre affectivité et subjectivité, il faut cependant envisager le premier traitement systématique, quoique implicite, qu'en a proposé Kant, véritable charnière entre ce qui apparaît, après lui, comme deux époques de la modernité philosophique : la première, plus proprement « métaphysique » et, en ce sens, plus ancrée dans la tradition, et la seconde, plus « problématique » et, en ce sens, réfléchissant toute la tradition de manière cri [...]

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Écrit par :

  • : docteur en philosophie, chargé de cours titulaire à l'université libre de Bruxelles, chercheur qualifié au F.N.R.S. (Belgique), directeur de programme au collège international de philosophie (Paris)

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Pour citer l’article

Marc RICHIR, « AFFECTIVITÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 décembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/affectivite/