3. La pensée du « Zhuangzi »
Impossible de tirer du Zhuangzi un système ; la notion même de système serait un contresens. L'exposé des idées est rarement discursif ; il use de l'illustration concrète, souvent du mythe traité en procédé littéraire. Il y a aussi beaucoup d'éléments se rattachant à de vieilles croyances magico-religieuses, à des pratiques chamaniques, à des techniques psychophysiques favorisant la longue vie : qui dira s'il faut prendre à la lettre ces « superstitions », qui devaient prendre tant d'ampleur dans la « religion » taoïste du Moyen Âge, ou n'y voir dans le Zhuangzi qu'allégories poétiques ? L'ignorance où nous laisse le manque de toute exégèse ancienne ne porte pas seulement sur les allusions historiques ou mythiques, mais surtout sur les procédés d'association des idées, qui déroutent le lecteur moderne : il faut deviner, suppléer des maillons dans la chaîne du raisonnement, recourir à une intuition dont nous sommes mal armés. La notion centrale est celle du Dao, ce « chemin », cette Voie selon laquelle procèdent toutes choses, tous les « êtres » (wu) comme dit le Zhuangzi. Dans cet ouvrage, le Dao est élevé à la hauteur d'un absolu métaphysique, une manière de « Dieu » à la chinoise ; il est l'Un indifférencié, auquel se ramènent toutes les différenciations, les déterminations du monde empirique. Métaphysique centrée sur l'homme, comme le veut l'humanisme chinois : à l'homme de faire retour à l'Un absolu par-delà toute relativité, de conformer sa conduite à la spontanéité naturelle du Dao qui nous embrasse de toute part « sans qu'on le voie ».
La première section du Zhuangzi, « Libres Errances », s'ouvre par un hymne à la liberté du taoïste parcourant à sa guise l'univers, tel le Phénix mythique qui, pareil au chamane dans ses randonnées extatiques, s'élève dans le ciel infini d'où il survole le monde, alors que la cigale – ou la caille, ou la tourterelle, selon des variantes –, lorsqu'elles prennent leur essor, vont se cogner contre l'arbre v […]
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