6. Le pointillé épistémologique
La projection objectivante du moi inlassablement opérée par dévolution aux skandha d'une unité substantielle qui en serait le ciment, et dont la réflexion spéculaire représente un cas flagrant, est considérée par le Mahāyāna dans toutes les activités de la personne. La voie d'élection de cette projection est la perception, dont fait aussi partie intégrante la perception indistincte du corps.
Ce que reproche la doctrine est encore une fois l'oubli : oubli de la perception dans la perception même ; remplacement du vécu de l'accomplissement par la croyance à un fini perçu indépendant de la perception ; aveuglement quant à ce qu'appelle śūnyatā-tathatā.
Tout comme la science moderne, dont les objets sont liés aux différentes échelles d'observation qu'elle leur applique, le bouddhisme sait que les contours ou limites apparentes des objets perçus s'offrent comme artifices sur lesquels repose toute démarche logique, comme césures d'être, effets de scalpel de la ségrégation qui gît dans la détermination.
Force est bien de reconnaître, lorsque l'on tente d'analyser la moindre perception, qu'aucune séparation naturelle n'est repérable, qu'aucune frontière supposée ne résiste entre les pôles percevant-perçu au cours de l'acte perceptif. Il n'y a pas de discontinuité physique – ou, si l'on préfère, la discontinuité n'est en aucun point significative – entre ce que nous nommons « objet » et « sujet ». La propagation, la succession, la concomitance des faits physiques dans et par lesquels nous percevons l'objet ne se rompt qu'avec la perception elle-même. En d'autres termes : que l'objet donne lieu à notre perception implique une « communication » au sein d'une unité où nulle insularité ne saurait être ancrée. Le septum par lequel nous nous acharnons à encoconner l'objet pour en faire un défini reste lui-même introuvable et indéterminable ; et pour cause : il est notre décision quant à l'objet, il est création permanente d'un droit de l'objet à l'autonomi […]
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