5. Le regard et le miroir
Partant de la doctrine de l'anātman, le Mahāyāna et particulièrement le chan avertissent le bouddhiste : l'objectivation qu'il fait de lui-même est le principal ob-stacle à la bodhi ; autrement dit, l'erreur première tient à ce que précisément le préfixe latin ob annonce pour nous si bien : l'acte incessant de confondre le surgissement existentiel inaliénable avec la projection que l'on en fait dans le monde par une simulation de perception. Cette simulation, ou cette pseudo-perception, est si aisée, si entraînante, si coutumière qu'elle enténèbre tout à fait l'ordre logique en vertu duquel l'homme ne saurait se percevoir, ne pouvant être simultanément sujet et objet.
Par la projection objectivante que l'homme fait de lui-même (qu'il sécrète pour ainsi dire, en sécrétant du même coup le passé où subsiste cette somptuaire idole et en repoussant devant soi à la manière de Sisyphe la muraille invisible contre laquelle il fait, à l'inverse, rebondir son image et qu'il nomme avenir), il se prive d'exister, c'est-à-dire de goûter sans distance la saveur du présent sans épaisseur. En une feinte, empreinte de cette croyance ruineuse dont l'autre face est duḥkha (l'écart de la souffrance), il s'efforce et s'épuise à croire qu'il se voit tandis qu'il voit son corps, d'autres corps et le reste du monde. Il se maintient et se préserve, par représentation interposée, en une interminable dramaturgie qui est sans doute le rite même de l'idolâtrie. Mais ce ne sont là que l'attitude et le mouvement, car la vérité de cette idolâtrie est une immolation : l'objet-homme constitué de la sorte ne justifie tant de soins que pour s'offrir en proie, en victime – la seule à donner prise – à qui la suscite et la façonne en vue d'un envoûtement, simulé tout comme le simulacre auquel il s'adresse. C'est, au fond, d'un exorcisme de la mort par une perpétuelle mimique ou gestuelle de la mort qu'il s'agit ; la mort étant irrationnellement pressentie dans ce jeu de va-et-vient en tant […]
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