Découverte et encouragée par un critique d'art dramatique, Yvette Guilbert abandonne la couture et débute au théâtre en 1885, puis se tourne vers la chanson, qu'elle aborde en comédienne. Mais le physique de cette jeune femme mince au long cou et au nez proéminent ne répondait aucunement aux canons habituels de l'interprète de « caf' conc' », tout en rondeurs, et Yvette Guilbert n'essuya d'abord que des échecs. C'est vers 1890 qu'elle trouve enfin sa voie grâce à un savant contraste entre sa silhouette, immortalisée par Toulouse-Lautrec — chevelure rousse, robe de satin vert et longs gants noirs —, son maintien distingué et le répertoire grivois de ses chansons, écrites par Léon Xanrof (Le Fiacre, L'Hôtel du no 3) ou Paul de Kock (Madame Arthur). Son art, fondé sur le décalage existant entre la théâtralité de la diction et de la mimique, et l'importance accordée dans ses chansons au sous-entendu et à l'allusion, visait à la critique des turpitudes morales de la bourgeoisie 1900, déjà dénoncées par les Goncourt ou Henry Bernstein. Le public « montmartrois » et lettré qu'elle conquiert au Divan Japonais (le cabaret de Jehan Sarrazin) le comprenait bien ainsi. Mais les habitués du café-concert firent surtout fête à celle qui leur apparaissait tour à tour comme une chanteuse comique et une diseuse excentrique. En réalité, Yvette Guilbert fut une des rares interprètes, avec Aristide Bruant, capables de faire passer le répertoire des chansonniers montmartrois dans le grand public. Interrompue par une longue maladie, sa carrière prend en 1913 un tour nouveau, lorsqu'elle décide de consacrer son tour de chant aux poètes (Verlaine, Richepin, Laforgue...) et surtout aux vieilles chansons françaises qu'elle avait exhumées des archives. Jusqu'à l'apparition des auteurs-compositeurs-interprètes dans les années trente, Yvette Guilbert passa pour symboliser, en France et à l'étranger (où elle fit de triomphales tournées), le café-concert parisien dans ce qu'il avait de meilleur.
Jean-Claude KLEIN
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