3. Les « Anthropométries », le feu
La dématérialisation de l'œuvre d'art accomplie avec Klein s'accompagne d'un volet complémentaire. Le recours à la « chair » – terme employé à dessein par l'artiste – forme avec l'invisible un diptyque. Peu après la fermeture de son exposition « du vide », Klein présentait devant quelques personnes réunies chez l'un de ses amis, Robert Godet, une expérience : le 5 juin 1958, une jeune femme, le corps nu enduit de peinture, réalisait un monochrome bleu par des mouvements de reptation accomplis sur une grande feuille de papier posée à même le sol.
Le 23 février 1960, Klein conviait Pierre Restany dans son atelier pour assister à une nouvelle utilisation du corps. Il ne s'agissait plus de ramper sur le support, mais d'y déposer une trace identifiable. Un modèle dont le buste, le ventre, les cuisses étaient badigeonnés de peinture bleue appuya son corps à plusieurs reprises sur des papiers disposés sur le sol ou agrafés au mur, y laissant l'empreinte bleue de son corps. Restany s'enthousiasma et, selon ses propres termes, s'écria : « Ce sont les anthropométries de l'époque bleue. » Elles ont l'immense avantage, par rapport au monochrome corporel uni de 1958, de donner à voir la trace pérenne d'un contact charnel.
Pour conférer un éclat public à cet usage de « pinceaux vivants », Klein organisa la soirée des Anthropométries de l'époque bleue. Elle se déroula devant une centaine d'invités réunis, le 9 mars 1960, à Galerie internationale d'art contemporain à Paris. L'artiste, en smoking, nœud papillon blanc et croix de Malte des chevaliers de l'ordre des Archers de Saint-Sébastien au cou, les mains protégées par des gants immaculés, dirigea les évolutions de trois modèles. Elles réalisèrent diverses Anthropométries, tandis qu'un petit groupe de musiciens interprétait la Symphonie monoton-silence. Cette composition, conçue quelques années auparavant par l'artiste, comporte deux parties, l'une sonore, l'autre, d'égale durée, silencieuse. Le son, continuum complexe sans aucune variation, é […]
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