2. L'errance amoureuse
Happy Together (1998) marque à la fois un renouvellement et une continuité : c'est une sorte de collage, sans véritable continuité spatio-temporelle, qui accompagne la relation amoureuse déchirée de deux hommes, interprétés par deux des plus grandes vedettes masculines locales, Tony Leung et Leslie Cheung. Le film s'ouvre avec une scène d'amour physique d'une provocante crudité, avant d'entraîner le spectateur dans un tango frénétique, dont la virtuosité mêle Hong Kong et l'Argentine (où est tournée une grande partie du film), le présent et le passé, les plans semi-documentaires et la visualisation onirique des fantasmes de ses personnages. Dans cette recherche presque sensorielle des effets, capital est le travail du chef opérateur habituel de Wong Kar-wai, l'Américain Christopher Doyle.
Après ce film quasi expérimental, Wong Kar-wai s'attelle à un projet ambitieux, qui deviendra In the Mood for Love (2000). Des trois intrigues entremêlées, à trois époques différentes, le cinéaste n'en conserve qu'une seule, mais le tournage s'étale sur quinze mois, en alternance avec celui de son film suivant, intitulé 2046 (2004), variation virtuose, en dialogue avec la science-fiction, sur les thèmes qui peuplent l'univers du cinéaste. In the Mood for Love raconte l'amour impossible de deux voisins, mariés chacun de son côté et trompés par leurs époux respectifs (qui n'apparaissent jamais à l'écran), dans le Hong Kong des années 1960 partiellement reconstitué à Bangkok. Au montage, Wong Kar-wai gomme le plus possible l'action dramatique, au profit de l'impression : ainsi, la relation des deux héros reste platonique, ce qui n'était pas prévu au départ. Du coup, la sublimation de leurs sentiments passe par le non-dit, ainsi que par un étonnant jeu de rôles, où chacun prend peu à peu la place du conjoint de l'autre. Une valse lente empruntée à un vieux film japonais, des mélodies surannées de Nat King Cole impriment leur rythme aux personnages comme à leur environnement : ces lancinants leitmotivs immortalisent la démarche chaloupée de Maggie Cheung dans ses robes de soie, les regards opaques de Tony Leung écartelé entre le désir et le secret, l'interminable rituel des repas et des gestes quotidiens. Ce bain de séduction flottante se termine par le plus désincarné des dénouements, dans les ruines du temple d'Angkor : le cinéma si envoûtant de Wong Kar-wai, en effet, a toujours recelé sa propre dénonciation.
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