2. Sens de l'érotisme
Il faut se garder d'oublier que Gombrowicz a aussi écrit dans son Journal (Dziennik, 1953-1956, 1957, 1961-1966) : « Je ne crois pas à une philosophie non érotique. » L'érotisme est à la base de toute son œuvre, et sa conception de l'érotisme est très voisine de celle de Georges Bataille : elle comporte l'horreur, la dégradation, la mort et – seule clef moderne à un temps « sacré » – elle exige ne serait-ce qu'un simulacre de sacralité (« la piété est absolument et rigoureusement exigée, même le plus minime des petits plaisirs ne peut se passer de piété », dira dans Cosmos [Kosmos, 1965] le terrible et dérisoire Léon). Il serait bien entendu absurde de réduire Ferdydurke à l'homosexualité, La Pornographie (Pornografia, 1960) à la mise en scène érotique, Cosmos à l'onanisme. Mais le génie de Gombrowicz exprime jusqu'aux idées les plus abstraites par rapport à l'érotisme. Le narrateur guette dans Cosmos tout ce qui se trame dans les corps : les mains, la bouche, les doigts, les jambes, qui avaient dans Ferdydurke une autonomie symbolique, sont ici scrutés autrement, comme si Gombrowicz était devenu conscient de ce que Freud a négligé : la participation du corps entier à la vie imaginative, les correspondances qui, obscurément et presque à notre insu, s'établissent dans cette zone d'ombre entre le physique et le psychique qui est à la base même de notre existence.
Il y a dans Ferdydurke deux chapitres formés par des contes philosophiques apparemment hétérogènes au roman : « Philifor cousu d'enfant » et « Philimor cousu d'enfant ». Comment, à l'issue d'un match de tennis au Racing-Club de Paris, le marquis Philippe de Philimor s'est-il trouvé « subitement cousu d'enfant, doublé, complété d'enfant » ? Pourquoi le professeur Philifor répond-il au narrateur en guise de conclusion : « Tout, mon petit, tout est cousu d'enfant » ? Gombrowicz l'éclaircit dans la « préface » à l'un de ces contes. Au lieu de se réclamer de l'art et de la culture, le poète, l'artiste devrait se sentir « pénétré et engendré d'en bas par des forces qu'il avait jusque-là négligées... Il ne se sentirait pas seulement Père, mais à la fois Père et Fils, et il n'écrirait plus en savant, en subtil et en mûr, mais en Savant toujours ensottisé, en Subtil toujours brutalisé, en Adulte rajeuni sans cesse... » C'est là peut-être l'essentiel de l'enseignement de Gombrowicz.
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