3. Poète ou prophète ?
De ces activités multiples se détache Little Nemo, en particulier les quelque 300 planches de la première série, publiée du 15 octobre 1905 au 23 juillet 1911. De nombreuses séquences sont stupéfiantes à la fois par leur thème et par leur invention graphique : le monde nordique du palais de Glace, qui finira coupé en morceaux par des marchands de crème glacée (1907), celui de Befuddle Hall, aux perspectives étranges, qui déforment les personnages (1907-1908), le taudis de Shanty Town, où Nemo accomplit des miracles (1908), le « lit-cheval » (1908), l'invasion des « mauvais dessins » dans les planches (1909), l'épisode sur la planète des singes (1909), où les personnages doivent faire la preuve qu'ils sont des êtres intelligents (sujet qui sera repris par le romancier Pierre Boulle), le voyage sur Mars (1910), société hypercapitaliste, où tout doit être acheté, même les mots que l'on veut utiliser pour parler... Plus encore que les intrigues, ce sont les idées visuelles qui sont à la base des planches : l'exploration des possibilités formelles de la bande dessinée est le sujet sous-jacent et unificateur de l'œuvre. McCay est en effet le premier à jouer avec tous les codes de la bande dessinée, à concevoir la planche à la fois comme un ensemble et comme une organisation dans l'espace de différentes cases, le premier aussi à donner un rôle à la couleur (il a souvent recours à des nuances subtiles qui n'existent plus dans la presse actuelle). Les mondes de Slumberland sont changeants, avec des décors, selon les épisodes, baroques, néo-classiques, Art nouveau, mais toujours sujets à des anamorphoses.
Little Nemo n'a pas d'ancêtres directs, même s'il fait parfois penser à Lewis Carroll, à Alfons Mucha, aux peintres symbolistes et au roman de Lyman Frank Baum Le Magicien d'Oz (1900). Il n'eut pas non plus de descendance, seulement quelques imitateurs contemporains, dont les plus marquants furent The Kin-der-Kids (dans le Chicago Tribune en 1906) du peintre Lyonel Feininger (1871-1956) et The Explorigator (dans le New York World en 1908) de Harry Grant Dart (1869-1938). Comme l'a écrit le critique et essayiste Benoît Peeters : « McCay nous décourage. Qu'il ait tant inventé, et si tôt, qu'il ait à ce point compris les possibilités de son médium donne un terrible coup de vieux à toute la bande dessinée qui le suit. »
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