4. Poèmes et sonnets
Certains critiques affirment volontiers que la fermeture des théâtres pendant les terribles épidémies de peste qui ravagèrent Londres en 1592-1593 incita un Shakespeare désœuvré à s'adonner à une poésie autre que dramatique. Mais peut-on oublier que les dernières années du xvie siècle furent une époque d'intense activité littéraire, où l'expression poétique tenait la plus large part ? Londres fourmille de poètes précieux ou érotiques, savants ou passionnés, qui cultivent l'élégie, la légende, le mythe, le sonnet ou la satire, qu'inspirent les amoristes latins ou italiens (Ovide et Pétrarque) et qui rivalisent d'ingéniosité dans l'invention et le bonheur verbal. Spenser, Marlowe, sir Philip Sidney, Daniel, Drayton et tant d'autres entraînent le siècle dans un tourbillon poétique inouï. Shakespeare n'a aucun effort à faire pour céder à la tentation. Il fréquente la société cultivée, il a des amis chez les aristocrates, et c'est pour eux qu'il écrit ses poèmes, Venus and Adonis (1593) et Rape of Lucrece (1594) dédiés au Très Honorable Henry Wriothesley, comte de Southampton.
Ces deux poèmes, dont l'un a mille deux cents vers et l'autre près de deux mille, sont des joyaux du genre.
Vénus et Adonis s'inscrit dans la tradition ovidéenne, l'Ovide des Métamorphoses et des amours divinisées, tout comme Héro et Léandre (1592) de Marlowe, et bien d'autres poèmes narratifs qui mettent au service de la sensualité la grâce des images décoratives et les suavités d'une langue mélodieuse. Ici, c'est l'histoire classique d'un Adonis frigide poursuivi par une Vénus lascive, acharnée à la possession d'une beauté qui se dérobe et finalement se perd. C'est l'affrontement de la volupté et de la chasteté, du désir et de la frustration, de la pudeur et de la frénésie amoureuse. Poésie d'apparat, aux belles retombées, artifices voluptueux, lyrisme aguichant et glacé, voilà un poème qui proclame la virtuosité littéraire plus que l'expérience personnelle : Shakespeare, dans sa dédicace l'appelle « the first […]
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