3. « Paterson » : l'épopée du réel et l'extase matérielle
Paterson (1946-1958) se veut « réponse au grec et au latin les mains nues ». Long poème épique inachevé, Paterson célèbre la fierté locale, rappelle qu'au xixe siècle, les chutes du Passaic éblouissaient le visiteur, l'enchantaient. Le thème écologique greffe une vigoureuse méditation sur le déroulement du poème, et s'impose la question qui préoccupait déjà Freud dans le Malaise dans la civilisation : comment l'homme a-t-il pu dégrader la beauté naturelle et comment peut-il tolérer tant de laideur et de tristesse ?
Consacré à la terre, à la femme, mélange de sol et de chair, Paterson choisit de réconcilier le poète avec son univers car c'est « la seule vérité ». Les cinq livres de Paterson présentent un caractère d'universalité en ce qu'ils suivent fidèlement le cours de toute vie humaine, depuis l'adolescence insouciante de l'après-midi d'un faune, dans le parc de la ville, jusqu'à la vieillesse grave et dépouillée, riche cependant de la certitude que jamais ne lui sera arrachée la beauté. Dès le livre III s'inscrit l'évocation de la licorne, que suggère la Licorne des célèbres tapisseries qui font l'orgueil des cloîtres de New York. Alors, au monde déchiré, divisé des premiers livres succèdent l'unité, l'harmonie, la clarté, l'ordre, et Williams peut enfin proclamer le triomphe de l'art : le musée s'est intégré à la vie, « le musée est devenu réel ».
Sommet de l'œuvre, Paterson affectionne le discontinu, le fragmentaire, la dissonance et préfère les mots du hasard, le jet spontané qui permet d'« écrire au fil de la plume pour que rien ne subsiste qui ne soit vert ».
C'est en homme de science que Williams aborde le poème, c'est à la discipline scientifique qu'il demande ses références et ses points d'appui : pour lui, le langage est vierge encore, il faut le découvrir. Au carrefour de la culture et de la contre-culture, Paterson innove, invente, avec des mots pleins et des rythmes vibrants d'intensité. Charles Olson, Allen Ginsberg, Robert Creeley, Denise Levertov et Gary Snyder en particulier reconnaissent largement ce qu'ils doivent à l'honnêteté, à la rigueur de ce grand poète.
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