2. Une sensualité lucide
La sensualité franche et directe de Williams absorbe les êtres et les choses dans leur totalité. Le poète glorifie « le redoutable symbole du sexe carnivore », célèbre les « feuilles phalliques du sassafras » et confie dans son Autobiographie : « Le sexe est au fond de tout art. » La femme le fascine, il veut connaître le secret de sa force, percer le mystère de ses réticences et de ses abandons.
La tête passe par le cœur et cette navigation permet au corps d'assurer son équilibre et de combler la béance, de panser la blessure dont nous souffrons tous. Car le vertige ne naît que de la division, du divorce, de la séparation. Pour Williams, toute discontinuité, tout fractionnement ne sont que l'aveu d'une distraction fatale. Il saura parler du refus et de la confiance parce qu'il a pressenti, à fureter, à épier sans relâche, toute la comédie humaine. Entre l'appel des sens, l'urgence du contact immédiat, parfois brutal, et la communication, il n'est pas de partage : la beauté, la plénitude du moment apportent les seules révélations pures de tout mensonge, de tout leurre.
On pourrait presque parler d'une ascèse sensuelle tant est exigeant le besoin de percevoir tout l'édifice poétique reposant sur la perception. Par ce trait, Williams se trouve très proche de D. H. Lawrence à qui il consacre l'un de ses plus beaux poèmes. Il s'agit d'appréhender l'univers par les sens, de l'explorer, de l'implorer aussi dans l'éveil, la veille, en sentinelle vigilante sans omettre la vérité, à savoir que cette fête sensuelle s'émousse avec le temps, que le carnaval, avec les années, devient moins carnivore et peut-être plus voyeur. Autant de subtiles notations que le poète fournit au passage, mi-amusé, mi-désabusé : au fil des jours, la jouissance se fait moins aiguë, moins tranchante et le désir s'épuise à la renouveler moins souvent ; le bel élan vital retombe comme toute ferveur. Alors le poète revit, par la mémoire, l'extase et la passion, une mutation s'opère des sens à la sensibilité.
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