La personnalité de Yeats est aussi mouvante que son œuvre et ne se laisse pas cerner. On ne saurait parler des influences qu'il a subies (Blake, Donne, Spenser, Mallarmé, la pensée hindoue, celle de Boehme) ou de ses amitiés (Synge, Morris) sans aussitôt constater combien ce poète, un des plus grands de son siècle, s'élance au-delà d'elles : « au-delà de » pourrait constituer sa devise. Car, au-dessus de tout, Yeats met la puissance de la force imaginative qui donne à l'homme l'énergie nécessaire à la création de ses personnalités multiples ; elle permet même de se forger une « image », un « masque », un « anti-moi » contraires à sa propre nature. Ce visionnaire, qui fut politicien, orateur, théosophe, journaliste, et l'un des fondateurs de l'Abbey Theatre, se préoccupa autant du passé (un passé archaïque, mythique, celui des légendes celtiques) que du présent (l'histoire, la cause de son pays) ou de l'avenir (création d'une conception nouvelle du théâtre, présence inspirée d'un univers imaginaire au-delà des temps). Il refuse toutes les limites : frontières entre le passé et le futur, entre l'humain et le surnaturel, entre la vie et la mort : « Il est même possible que seuls les morts possèdent la vie... » Le dessein principal de sa poésie et de son théâtre est d'atteindre à l'extase tragique où culmine la tension essentielle à son univers : « Les passions sont saintes et l'homme entrera dans l'éternité porté sur leurs ailes. »
1. Visions et évasions
S'il est né à Sandymount, dans la banlieue de Dublin, le lieu essentiel de l'enfance de William Butler Yeats est Sligo, où il a grandi entouré des membres de sa famille, les Yeats, les Pollexfen, les Middleton, qui tous contribuèrent au développement de cette côte de l'Irlande, petite société patriarcale où règne le grand-père, William Pollexfen, au tempérament violent, silencieux, solitaire, que Yeats enfant « confondait avec Dieu » comme il l'écrit dans Enfance et jeunesse resongées (Autobiographies I). Cette peur de son grand-pèr […]
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