2. Naissance du poète
C'est pendant cette période assez obscure de sa vie, entre 1850 et 1855, que le médiocre journaliste qu'il était jusque-là se mua soudain en grand poète. Personne n'a jamais pu expliquer cette extraordinaire métamorphose. Selon certains, ce serait le résultat d'une grande passion contrariée qu'il aurait connue à La Nouvelle-Orléans lors d'un bref séjour qu'il y fit en 1848. D'autres y voient au contraire la conséquence du choc qu'il aurait ressenti en découvrant ses penchants homosexuels jusqu'alors endormis. Peut-être eut-il aussi une illumination mystique dont la section v de son « Chant de moi-même » serait la traduction poétique. Il est possible également que la lecture, à cette époque, des Essais d'Emerson ou de La Comtesse de Rudolstadt de George Sand l'ait aidé à se trouver. Toujours est-il qu'une brusque cristallisation se produisit en lui à une date que l'on ignore, entre 1850 et 1855, et que cet autodidacte sans grande culture, qui n'avait jusque-là écrit que de courts poèmes très plats et très conventionnels, osa soudain être lui-même et entreprit de chanter en de longues rhapsodies, sur des rythmes nouveaux, ses visions et ses rêves.
Le poète Walt Whitman naquit donc alors, car c'est ainsi que désormais il signa son nom, préférant au prénom que portait aussi son père ce diminutif familier qui le mettait de plain-pied avec ses lecteurs. La première édition de Feuilles d'herbe, qu'il publia à ses frais en 1855, était un étrange in-quarto vert dont la couverture ornée de motifs végétaux portait en lettres d'or chargées de feuilles et de racines le titre de Leaves of Grass. On ne trouvait le nom de l'auteur qu'à l'intérieur du « Chant de moi-même » (« Song of Myself »). L'ouvrage déconcerta par la nouveauté de sa présentation et plus encore de son contenu. Les critiques, dans l'ensemble, réagirent avec violence ; certains allèrent même jusqu'aux injures gratuites. Mais Whitman ne se laissa pas décourager. Il avait d'ailleurs reçu d'Emerson une lettre qui le combla d'allégresse, où le chef de l'école transcendantaliste lui disait en particulier : « Je vous salue au commencement d'une grande carrière [...]. Je considère votre livre comme le plus extraordinaire ouvrage que l'Amérique ait jamais encore produit. » Ce qui était parfaitement exact.
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