2. L'art après la catastrophe
Invité en 1997 à l'université de Zurich, Sebald choisit comme sujet de ses conférences la « Guerre aérienne et [la] littérature ». Le texte, légèrement remanié, parut en Allemagne deux ans plus tard sous le même titre. L'auteur pouvait-il prévoir que ses essais, souvent mal interprétés, allaient contribuer à ouvrir un vaste débat non seulement sur la place réservée par les écrivains allemands de l'après-guerre à la dévastation du territoire allemand et à l'éradication des villes, mais aussi à l'espace dévolu dans la mémoire collective aux victimes civiles allemandes des bombardements et des expulsions des territoires de l'Est du Reich ?
Remarquant que la justification stratégique et morale des bombardements aériens illimités sur les villes allemandes n'a jamais été abordée par les écrivains allemands de l'après-guerre, Sebald fait observer qu'un peuple « qui avait assassiné et exploité jusqu'à la mort des millions d'hommes était dans l'impossibilité d'exiger des puissances victorieuses qu'elles rendent des comptes sur la logique d'une politique militaire ayant dicté l'éradication des villes allemandes ». Mais il rappelle en même temps l'apathie relevée par certains observateurs (Max Frisch ou Alfred Döblin par exemple) dans les mois qui suivirent la capitulation de l'Allemagne. Apathie et amnésie qui deviennent le moyen d'éliminer les ruines encore fumantes pour construire un monde nouveau. Comme si, dit Sebald, « la destruction totale [n'apparaissait] pas comme une aberration totale, mais comme la première étape d'une reconstruction réussie ». L'Allemagne s'adonne à la reconstruction, avec héroïsme. En silence. En taisant l'éradication des grands centres urbains, comme elle tait les crimes nazis.
Le problème soulevé dans cet essai est à la fois éthique et esthétique. S'appuyant sur le Docteur Faustus de Thomas Mann et sur une conception de l'art qui dévoile une vision apocalyptique du monde sans faire l'impasse sur sa propre implication, S […]
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