1. Une pratique naturalisée
La première de ces causes est l'ancrage historique de l'expérience. On votait déjà dans l'Athènes de Périclès, sous la République romaine, dans les communes médiévales des pays dits « d'élection » et, plus systématiquement, dans les ordres monastiques ou lors des conclaves, bien avant que les trois grandes révolutions politiques modernes (anglaise, américaine, française) ne consacrent l'élection comme principe de règlement politique des différends et de désignation des représentants.
À cette épaisseur historique, il faudrait ajouter la démultiplication et l'universalisation de la technologie électorale. De nos jours, aucun État qui ne sacrifie au principe électif pour un nombre de plus en plus élevé de postes ; aucun qui ne convie de plus en plus régulièrement ses ressortissants aux urnes. Par ailleurs, la socialisation et « l'acclimation » électorales sont assurées dès le plus jeune âge avec l'élection de délégués de classe, et dans des domaines d'activité de plus en plus variées. L'individu peut voter en qualité d'actionnaire, d'assuré social, de salarié, de parent d'élève, d'internaute, ou comme spectateur assidu d'une émission de télé-réalité. Là encore, comment ne pas trouver naturelles des pratiques à ce point récurrentes ?
La banalité concourt également à cette paisible naturalisation. Comme le suggère l'étymologie latine du lexique électoral (votum, « vœu solennel » et « prière » ; suffragium, « intercession d'un saint auprès de Dieu » ; scrutinium, « cérémonie d'examen de la foi ») ou, plus simplement encore, l'acception divine de l'Élu (ou de ceux qu'Il choisit : les élus), l'élection, procédure sécularisée et rationnelle de conquête pacifique et de partage codifié des positions de pouvoir, bénéficie de fortes racines religieuses. Le vote, dont les modalités techniques ont été longuement expérimentées dans l'Église catholique, s'apparente à un rite : la procédure électorale réglemente bien le passage entre le profane (activités socia […]
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