Le vote comme pratique formellement individuelle ou l'élection comme technologie collective font partie de ces faits sociaux déroutants, en ce qu'ils se donnent à voir comme tissu d'évidences mais aussi comme complexe d'énigmes imparfaitement résolues. L'évidence de l'élection tient au sentiment de familiarité qui l'entoure. Les mécanismes de ce processus de naturalisation, qui fait aujourd'hui du vote une pratique ordinaire, « conventionnelle », voire obsolète, tiennent à quatre causes principales.
1. Une pratique naturalisée
La première de ces causes est l'ancrage historique de l'expérience. On votait déjà dans l'Athènes de Périclès, sous la République romaine, dans les communes médiévales des pays dits « d'élection » et, plus systématiquement, dans les ordres monastiques ou lors des conclaves, bien avant que les trois grandes révolutions politiques modernes (anglaise, américaine, française) ne consacrent l'élection comme principe de règlement politique des différends et de désignation des représentants.
À cette épaisseur historique, il faudrait ajouter la démultiplication et l'universalisation de la technologie électorale. De nos jours, aucun État qui ne sacrifie au principe électif pour un nombre de plus en plus élevé de postes ; aucun qui ne convie de plus en plus régulièrement ses ressortissants aux urnes. Par ailleurs, la socialisation et « l'acclimation » électorales sont assurées dès le plus jeune âge avec l'élection de délégués de classe, et dans des domaines d'activité de plus en plus variées. L'individu peut voter en qualité d'actionnaire, d'assuré social, de salarié, de parent d'élève, d'internaute, ou comme spectateur assidu d'une émission de télé-réalité. Là encore, comment ne pas trouver naturelles des pratiques à ce point récurrentes ?
La banalité concourt également à cette paisible naturalisation. Comme le suggère l'étymologie latine du lexique électoral (votum, « vœu solennel » et « prière » ; suffragium, « intercession d'un saint auprès de Dieu » ; scrutin […]
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