2. Le refuge de l’art
Malgré l’abondance des textes qu’il nous a laissés, Nabokov demeure une figure énigmatique. Il s’est toujours tenu à l’écart de la foule, dont il méprisait le suivisme, mais aussi des coteries littéraires et intellectuelles en général. Il fut aussi l’un des pourfendeurs les plus célèbres de la psychanalyse et de Freud, le « charlatan viennois ». Cette attitude hautaine lui valut souvent l’ hostilité des faiseurs d’opinion. Peu intéressé par la politique, il ne manqua cependant jamais de stigmatiser le communisme dont, pourtant, son ami Edmund Wilson se faisait le chantre, de ridiculiser les dirigeants de l’U.R.S.S. et de faire l’apologie de la politique américaine, y compris au Vietnam. Dans tous les domaines, il faisait preuve d’une très grande indépendance d’e sprit, ne craignant pas de critiquer des célébrités littéraires telles que Balzac, Henry James, T. S. Eliot, Hemingway, Conrad, Faulkner ou encore Sartre.
Cette attitude, que certains ont qualifiée d’aristocratique et d’ élitiste, était dictée avant tout par sa totale confiance en son génie, confiance qu’attisait chaque jour sa lectrice la plus exigeante mais aussi la plus admirative et la plus dévote, sa propre épouse, Véra, et que légitimaient des réussites littéraires de plus en plus élaborées. L’œuvre écrite en russe, bien que moins connue du grand public, était déjà d’une qualité exceptionnelle. Pendant cette période, il savait déjà construire des histoires savantes qui tenaient à la fois du roman policier et du conte fantastique ou surréaliste (Korol, Dame, Valet, 1928 [Roi, dame, valet], Priglachénié na kazn) et mettre en place des dispositifs narratifs complexes (Sogliadataï, 1930 [Le Guetteur], Dar). Déjà, il s’intéressait à l’image du double dans Otchaïanïé, à la folie dans Zachtchita Loujina, à la violence d’origine politique dans Priglachénié na kazn ou sexuelle dans Camera obscura (1932). Tous les protagonistes ont perdu leurs racines ; ils n’ont ni parents ni patrie et évoluent da […]
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