2. « Biographies de l'être »
Ces romans révèlent un conflit incessant entre les qualités de synthèse masculines et les qualités de fusion féminines ; aucune romancière n'a sans doute mieux capté la dissolution inhérente au monde des femmes où tout se détruit au fur et à mesure de sa naissance, monde perméable et poreux infiniment vulnérable : il suffit, comme dans la nouvelle Une aventure londonienne, que passe une naine pour que la rue se peuple de monstres, pour que le moi doute de lui-même et de sa normalité. Tout porte la femme à l'évaporation du moi au lieu de la concentration : sa coquetterie, son désir de séduire et d'amadouer le monde masculin souvent décrit comme brutal et violent ; la condition inféodée où elle vit – la femme n'a pas droit aux mêmes études, aux mêmes espaces que les hommes, comme l'indique la romancière dans ses essais polémiques, Une chambre à soi (A Room of One's Own) et Three Guineas ; et même cette tendance à une vie mystique où la femme cherche à s'oublier et à se perdre. Contre la dispersion Virginia Woolf n'a cessé d'opposer un travail incessant, et son Journal est peut-être l'œuvre qui révèle le mieux combien l'écriture était pour elle une arme contre la désagrégation, l'égocentrisme, la « mélancolie de naissance » et le doute de soi. Mais, si ce besoin d'affronter la difficulté, l'obstacle et le mot affirme une tendance virile à contrebalancer les faiblesses de la nature féminine, il procure moins une issue qu'un surcroît de tourments. Virginia Woolf conserve une certaine méfiance vis-à-vis des qualités d'observation et de synthèse nécessaires à l'écrivain : « La peinture du monde est inexacte. Ce n'est qu'une peinture d'écrivain », écrit-elle dans son Journal, et encore : « Je commence à haïr l'introspection. » Elle est à la fois fascinée par la contemplation du moment (ce qu'elle appelle « la vie mystique d'une femme ») et par la nécessité de fixer cet instant éphémère grâce au défi que l'écrivain ne cesse de vouloir lancer à la mor […]
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