3. Les « Géorgiques » et la doctrine du travail
Virgile n'a pas changé dans son jugement sur la société : la plus noble et la plus solide humanité n'est à chercher ni dans les écoles des philosophes ni parmi les importants de la ville, mais chez les cultivateurs et ceux qui honorent les dieux des champs. Encore – et ceci est nouveau –, le paysan est celui qui le plus adéquatement peut être pris comme représentatif de la vocation de l'homme ; non pas parce qu'éventuellement il se ferait chanteur mais parce qu'il fait quelque chose, parce qu'il rend le monde plus beau et plus habitable, parce qu'il permet à la nature d'atteindre à une perfection qu'elle ne connaîtrait pas sans lui. De sa charrue il ouvre les voies de l'avenir, il révèle ce qui est.
On reconnaît le tenace espoir de l'âme virgilienne ; mais ses modalités ont changé. Il ne s'agit plus d'attendre un âge d'or se réalisant dans les limites d'une vie humaine ; on ne nous demande plus de nous assurer trop sur les prestiges de la poésie. Le monde va durer longtemps, toujours exposé aux périls, comme une barque que le courant entraîne au rebours de son but ; mais on voit maintenant comment peut y être fait ce qui peut s'y faire : c'est par le travail. Les Géorgiques sont le poème de l'homme au travail dans le monde.
Virgile se place expressément dans la lignée d'Hésiode, poète grec du viie siècle, auteur d'un bref poème Les Travaux et les jours. Mais l'inspiration est bien différente ; Hésiode, comme un agronome, ramène tout à la perspective utilitaire du rendement et du gain ; sa morale renfrognée agite sans cesse la menace de la disette, évoque indéfiniment les mécomptes qui attendent l'exploitant paresseux ou mal avisé. Virgile n'a pas dissimulé les rudesses ou les risques de la vie du paysan ; mais il est sensible à l'aspect démiurgique de son travail, et de même à tout ce qu'il requiert d'ingéniosité, d'inventivité, par là, à ce qu'il apporte à l'homme de dignité et de grandeur.
Ces perspectives étaient neuves : […]
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