3. La poésie
Le système poétique de Khlebnikov, subordonné à sa quête de l'unité, participe également de ce déchirement intérieur vécu comme une contradiction insurmontable entre raison et passion. Le projet fondamental du poète est de donner une œuvre totale où se déploierait dans le langage le système même du monde. Zangezi (1922) est l'exemple le plus remarquable de cette tentative ; c'est un poème scénique qui unit les genres et les styles les plus hétéroclites dans une même composition, sous forme de « plans » coarticulés par le même principe constructif que celui qui relie les pans de l'histoire dans les Tables du destin (publiées en 1922-1923). La forme la plus caractéristique de sa méthode de création est le fragment où s'éprouve expérimentalement un problème poétique particulier. Les procédés les plus significatifs de son art – paronomase, néologie, jeu sur les catégories grammaticales du russe – marquent, dans la poésie futurienne, la tentative la plus féconde pour développer complètement les potentialités de la langue russe, ses tendances profondes, sa « poéticité » naturelle, et cela dans l'esprit de la revendication proclamée dans la Gifle au goût public : donner une beauté nouvelle, issue de l'intrinsèque du discours (samovitoe slovo). Mais ces procédés de la poésie qui construisent, selon l'expression de R. Jakobson, une poésie de la grammaire, sont subordonnés à ce qui peut être considéré comme le thème directeur de l'entreprise khlebnikovienne : capturer le futur de la langue et l'intégrer, comme catégorie esthétique, dans l'œuvre elle-même. C'est sans doute là l'apport le plus original du grand futurien russe, son expérience la plus pathétique aussi, qui a trouvé son expression ultime dans des compositions poétiques qui tentent de définir les lois des genres littéraires, du temps et de la logique. Le poète est disparu, mais son œuvre est là et nous invite à remonter avec elle la pente du futur.
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