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VIE DE HENRY BRULARD, livre de Stendhal

Entre les deux principaux ouvrages autobiographiques de Stendhal, il existe moins une différence de degré que de nature : comme l'indique clairement son titre, les Souvenirs d'égotisme (1832) présentent un Henri Beyle mémorialiste de lui-même sous la Restauration – dix jours d'écriture pour dix ans de vie. La Vie de Henry Brulard ne se contente pas de simplement reprendre l'histoire un peu plus tôt. Il y aurait même quelque naïveté à mettre sur le même pied les souvenirs parisiens et une quête de soi si dévorante qu'après cinq mois de travail le consul de France à Civitavecchia n'avait abordé que son enfance et son adolescence. L'effet conjugué de l'extrême émotion envahissant l'auteur à l'évocation de son bonheur milanais de 1800 (Stendhal avait dix-sept ans) et d'un congé (obtenu en 1836) qui dura trois ans, aboutit à l'abandon du manuscrit. Le livre ne fut publié pour la première fois qu'en 1890. Mais le lecteur est surtout redevable au travail des stendhaliens français (F. Debraye, H. Martineau, V. Del Litto, B. Didier) qui améliorèrent continûment l'accès à un texte particulièrement difficile à éditer, dont le décryptage souvent délicat se compliquait encore de l'adjonction originale de croquis dans le corps de l'ouvrage.

1.  De l'égotisme à l'autobiographie

La singulière ambition du propos de Stendhal apparaît dès le début, après le célèbre panorama de Rome sur lequel s'ouvre le livre : « Je vais avoir cinquante ans, il serait bien temps de me connaître. Qu'ai-je été ? que suis-je ? En vérité, je serais bien embarrassé de le dire. » Le ton est celui de Montaigne ou du Rousseau des Confessions et annonce une exigence spirituelle qui sera celle d'un Michel Leiris dans L'Âge d'homme. L'égotiste cède ainsi le pas à l'authentique autobiographe qui cherche moins à se raconter qu'à en savoir plus long sur lui-même.

L'entreprise rejoint également par ses thèmes la modernité littéraire : pour Stendhal aussi, le père apparaît comme un « adulte encombrant ». Chérubin Beyle est d'abord un obstacle entre le jeune Henri et sa mère, l'adorable Henriette Gagnon : « [...] j'étais amoureux de ma mère [...] je voulais [la] couvrir de baisers et qu'il n'y eût pas de vêtements [...] J'abhorrais mon père quand il venait interrompre mes baisers. » L'aveu est si net qu'il décourage une lecture trop imbue de psychanalyse.

Fût-il interdit, le vert paradis des amours enfantines connaît une fin brutale avec la mort d'Henriette : Henri n'a pas huit ans. L'enfant révolté qui s'enthousiasme pour les progrès de la Révolution française se retrouve prisonnier de Grenoble, ville haïe, et d'une chaîne de tyrans domestiques et dévots : son précepteur, l'abbé Raillane, sa tante Séraphie – dont la mort est l'une de ses plus grandes joies – et sa jeune sœur Zénaïde, la rapporteuse. Il trouvera cependant une âme toujours accordée à ses vues en la personne de sa sœur Pauline, et sa vraie famille « du côté Gagnon », dans la belle maison du grand-père maternel sur la place Grenette. L'aïeul médecin et lettré, qui l'initie à l'esprit de liberté et aux « Philosophes », la tante Élisabeth, source de son « espagnolisme » – cette conscience de soi poussée jusqu'à la susceptibilité ombrageuse – et l'oncle Romain, séducteur et amateur de théâtre, prolongeront de manière durable l'effet lumineux de la présence maternelle : le goût pour l'Italie du jeune Henri Beyle a incontestablement sa source dans la fréquentation de sa famille maternelle, d'origine italienne. Chérubin Beyle, pour sa part, fait l'objet d'une détestation ardente et assidue : les rares efforts du père ou du fils se soldent au mieux par des malentendus et le plus souvent, du côté du futur écrivain, gamin au « caractère atroce », par une révolte accrue contre l'hypocrisie et le conformisme.

2.  Naître de soi-même

« C'est là ce qu'il faut lire d'abord dans Brulard. Le déni enfantin de la filiation repose sur le déni d'être enfant, l'enfant d'un père » (Michel Crouzet). Le refus du patronyme chez celui qui, entre autres et très nombreux pseudonymes, s'appellera Stendhal, se fonde ainsi sur une revendication de la bâtardise et du choix de ses parents (et de ses maîtres). Il est aisé de rattacher ce trait de caractère à la psychologie des héros stendhaliens, à commencer par Julien Sorel. Se poser en s'opposant – en choisissant par exemple la liberté par une « cavalcade dans les mathématiques » – devient une seconde nature pour un écrivain encore en devenir dont la méfiance à l'égard de toute « éducation » n'a d'égale que la confiance en soi ou, plus exactement, la croyance au fait que l'on peut naître de soi-même. Le regard rétrospectif de l'écrivain ne cherche pas tant à justifier un trajet qu'à le parcourir avec une ironie qui ne diminue en rien l'intensité de la révolte et la fidélité à soi-même. La précision et la minutie du détail jouent ici un rôle considérable : « Il faut narrer, et j'écris des considérations sur des événements bien petits, mais qui, précisément à cause de leur taille microscopique, ont besoin d'être contés très distinctement. » Quête infinie, travail inachevable.

Marc CERISUELO

 

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Pour citer cet article

CERISUELO, « VIE DE HENRY BRULARD, livre de Stendhal  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le  . URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/vie-de-henry-brulard/

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Bibliographie

Stendhal, Œuvres intimes II, V. del Litto éd., Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1982 ; Vie de Henry Brulard, Béatrice Didier éd., coll. Folio, no 447, Gallimard, Paris, 1973

Études

M. Crouzet, La Vie de Henry Brulard ou l'enfance de la révolte, José Corti, Paris, 1982 / L. Marin, L'Écriture de soi, P.U.F., Paris, 1999.

 

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