3. La vertu créatrice
Ainsi est formulée l'idée romantique d'une « loi du cœur ». Cependant, que cette notion recouvre une simple nostalgie, et qu'elle ne puisse pas même servir de pierre de touche à une lutte authentiquement révolutionnaire, voilà ce que l'histoire, la littérature et la philosophie de la fin du xviiie siècle se sont appliquées à démontrer.
D'une part, la loi du cœur, justement par le fait de son actualisation, « cesse, comme le dit Hegel, d'être la loi du cœur » : en effet, dans le contenu d'un cœur, les autres hommes ne trouvent pas accomplie la loi de leur propre cœur. D'autre part, la vertu subjective, qui se guide sur le seul sentiment, entraîne avec elle la plus redoutable tyrannie ; prendre « au sérieux » la vertu conduit à faire régner la suspicion généralisée.
Enfin, la folie et la mort menacent le cœur présomptueux qui seul et au nom de ses principes voudrait bouleverser le cours du monde. L'on ne saurait impunément se poser comme « redresseur de torts » et adopter une attitude qui, pour se maintenir, exige la transformation du simple orgueil en mépris. La vertu étant seule posée comme réelle, le monde devient ce qui doit être détruit purement et simplement, ou bien – cas plus grave pour le sujet lui-même – ce qui n'est plus digne de son intérêt. Il s'agit là de ce « déclin du monde » qu'il est revenu à Freud de caractériser, dans l'étude du cas du président Schreber, comme emblème ou soleil noir de la désespérance psychotique.
Le cœur se révèle dès lors impuissant à légiférer, et la conscience qui avait cherché son actualisation immédiate s'aperçoit de son néant face à l'essence universelle. La loi apparaît en ce moment décisif comme l'essentiel, et l'individualité comme ce qui doit être supprimé, aussi bien dans la conscience de l'individualité vertueuse que dans le cours du monde. La « discipline vraie » de la vertu consiste ainsi dans le sacrifice de la personnalité intégrale, sacrifice qui seul nous donne « l'assurance et la preuve, suivant […]
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