2. Vie et destin
Construction rigoureuse des lignes narratives, lyrisme des descriptions, véracité de la peinture psychologique des personnages, dans la lignée de Tchekhov, que Grossman admire, acuité des réflexions philosophiques et historiques : l'ampleur de la fresque et de la pensée font de Vie et destin une œuvre épique, et le Guerre et Paix du xxe siècle. Grossman décrit tous ses personnages avec la même justesse, aussi bien quand il brosse les portraits de Staline ou d'Hitler que lorsqu'il évoque les problèmes de conscience d'un physicien juif célèbre, l'ardeur au travail d'un ouvrier, l'héroïsme d'un simple soldat, la passion amoureuse d'une artiste-peintre, les doutes d'un bolchevique de la première heure, le discours convaincu et cynique d'un officier nazi, ou encore le sacrifice d'une femme médecin juive découvrant le sentiment maternel au seuil de sa mort dans une chambre à gaz.
De plus, le romancier englobe dans sa description l'univers entier : l'évocation d'une nature souvent grandiose introduit une pause dans l'évocation des combats. Ces trouées poétiques forment contrepoint avec l'écriture précise, abondante en données et en chiffres, du réalisme.
Le récit des événements est, comme chez Tolstoï, entrecoupé de réflexions historiques. Grossman est ainsi le premier écrivain russe à établir un parallèle explicite entre le nazisme et le communisme et à souligner leur antisémitisme commun. Il montre que la violence et la trahison sont les pierres de touche de l'État totalitaire, remettant en cause le communisme lui-même, et non seulement le stalinisme – Staline n'étant pour lui que le continuateur de Lénine, et non un « accident de parcours ».
La méditation douloureuse de Grossman sur l'essence du totalitarisme, les mécanismes de la délation et le destin de la Russie, cette « grande esclave », se poursuit dans Tout passe (Vsë tečët, achevé en 1963), court roman-essai dont le héros dresse le bilan d'une vie passée dans les camps. L'amertume du livre témoigne du désespoir de l'écri […]
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