6. Le réalisme des valeurs
• Existe-t-il une « perception » des valeurs ?
Comment, après Hume, peut-on imaginer que les valeurs soient des réalités indépendantes de nous ? On se demandera alors s'il n'en va pas des valeurs comme des couleurs. Elles sont à première vue subjectives, mais en fait on peut en tenter une analyse « dispositionnelle ». Ainsi, un objet rouge possède des propriétés (de réflectance, de relations avec les objets de réflectance différente, etc.) qui, lorsqu'elles sont identifiées par un sujet doté d'une perception normale, produisent l'impression, la qualité d'expérience du rouge. Cet objet a donc des « dispositions » à susciter cette impression qui sont des propriétés tout à fait objectives, même si elles exigent, pour donner leur pleine mesure, la mise en relation avec un sujet percevant. Si l'on transpose cette analyse dans le domaine des valeurs, sera « injuste » une situation qui possède des propriétés qui, reconnues par un sujet normativement compétent, suscitent en lui l'expérience d'injustice.
Cette formulation est certes plus circulaire encore que la précédente, puisqu'elle fait appel aux capacités normatives, et donc aux valeurs, aux capacités axiologiques du sujet, sans pouvoir les réduire à des capacités simplement perceptives ou cognitives. Mais ce qu'on veut faire ici, ce n'est pas définir les valeurs en les réduisant à autre chose (sans circularité), c'est rendre compte de nos expériences des valeurs. Les jugements de valeur ne sont pas arbitraires, ils s'imposent à nous, mais ils sont aussi toujours discutables. Le sujet a bien l'impression que la valeur s'impose à lui, et ce n'est pas une illusion, mais on peut discuter sa compétence normative au nom d'autres normes. L'analogie avec la perception des couleurs n'est donc pas totale.
Il reste à savoir sur quelles propriétés se fonde un jugement de valeur. Être réaliste sur ce point, c'est admettre avec Moore que telle situation est bonne, n'existât-il aucun sujet pour s'en apercevoir. Ruwen Ogien s'étonne : comment penser cela du sacré – qu'il suppose culturel – ou de l'amitié – qui exige précisémment des relations interhumaines ? Mais nous pouvons juger bonne une amitié contrefactuelle (qui n'existe pas « réellement », mais qui peut seulement être imaginée) entre personnages de roman, et on pourrait prétendre qu'elle est bonne, même sans ses lecteurs. Ce n'est pas parce qu'une propriété est relationnelle qu'on doit pour l'estimer supposer réelle l'existence des termes qu'elle met en relation.
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