Publiée en 1902 par Hugo von Hofmannsthal (1874-1929), Une lettre de lord Chandos compte parmi les textes fondateurs de modernité littéraire qui allait faire du langage, non seulement le matériau, mais l'objet par excellence de son travail, en opposition aux fausses évidences de la langue ordinaire. Une Lettre de Lord Chandos est d'abord la description d'une crise : « Tout se décomposait en fragments, et ces fragments ne se laissaient plus enfermer dans un concept. Les mots flottaient, isolés, autour de moi ; ils se figeaient, devenaient des yeux qui me fixaient et que je devais fixer en retour : des tourbillons, voilà ce qu'ils sont, y plonger mes regards me donne le vertige, et ils tournoient sans fin, et à travers eux on atteint le vide. »
1. Le langage à la question
Pour lord Chandos, les choses ne renvoient plus qu'à elles-mêmes, ne sont plus que le signe d'elles-mêmes : des épiphanies qui se révèlent sous la forme d'une « tautologie mystique ». La conscience critique du langage conduit à s'interroger sur la validité même de celui-ci. Mais la forme choisie pour relater ce basculement reste classique. Certains commentaires, qui présentent la « crise » de Lord Chandos comme étant celle de Hofmannsthal, butent en effet sur une contradiction : comment, s'il faut voir dans la Lettre l'aveu d'un désarroi vécu par Hofmannsthal, expliquer que ce texte soit écrit dans la langue la plus souverainement maîtrisée ? Une lettre témoigne d'une méfiance profonde envers les mots, mais ce thème n'est pas nouveau. Dès ses premiers poèmes, Hofmannsthal cherchait à se dégager de l'envoûtement du beau langage et de la magie verbale.
La composition d'Une Lettre date d'août 1902 ; à l'époque, Hofmannsthal lisait ou relisait Francis Bacon (1560-1626), philosophe anglais qui, à l'égal de Montaigne, a élaboré une pensée à la hauteur des Temps modernes. Le texte fut publié dans le journal berlinois Der Tag, le 18 et le 19 octobre 1902, avant d'être repris dans Le Conte de la 672e nuit et autres récits (1905). D […]
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