Dans cette longue suite poétique qu'est Une autre vie (Another Life), Walcott (né en 1930) réinvente le monde de ses origines sur l'île antillaise de Sainte-Lucie. Ne percevant pas dans son environnement immédiat la possibilité de développer ses talents créateurs, le jeune garçon recherche ses modèles dans les livres d'art et chez les écrivains de l'antiquité avec le sentiment de vivre par procuration, à travers des représentations appartenant à un autre monde, plus « réel ». Aliéné par ce complexe colonial, déchiré entre l'Europe, perçue comme source de toute culture, et son pays natal qu'il aspire à faire exister sur la page blanche du poème, tel Adam dans la Genèse, il entreprend la tâche épique de « donner leur nom aux choses ». Walcott se lance dans cette reconstruction autobiographique, tout en sachant qu'il court le risque de mettre en scène une « taxidermie romantique » plutôt que de véritables héros. Mais son « signe [est] Janus » ; il « [voit] avec deux têtes » et « tout ce [qu'il dit] trouve sa contradiction ». Néanmoins, il tient à faire revivre cette flamme de jeunesse, cette illumination poétique qu'il compare à l'éclair frappant Saul sur le chemi […]
