Théoricien marxiste, président du soviet de Pétersbourg en 1905, numéro deux de la première révolution prolétarienne victorieuse, homme d'État du refus de la diplomatie secrète, créateur ex nihilo de la formidable Armée rouge, écrivain fulgurant (et premier critique littéraire marxiste digne de ce nom), puis à nouveau militant exilé faisant front presque seul à toutes les puissances du monde, à contre-courant de la période, Trotski, plus qu'aucun autre homme politique, a dressé sur le siècle une stature propre à cristalliser la ferveur et la haine. La grandeur et le tragique de sa vie tentent maintenant le dramaturge qui y voit un « destin », surtout au-delà de ce « minuit dans le siècle », période de réaction bipolarisée par le fascisme et le stalinisme, qui faisait de Trotski le diable de la négativité absolue, celui que l'on ne jugeait plus sur ses actes et ses œuvres, mais sur ce qu'il symbolisait, ici le « bolchevik juif », là l'opposant, l'homme du refus.
Plus de trente ans après son assassinat, Trotski commence à se dégager des brumes blanches ou noires de la légende et à apparaître ce qu'il fut : un révolutionnaire complet, autant homme de pensée que d'action, qui, plus heureux que Marx et Engels, put vérifier dans la pratique l'exactitude de ses théories ; plus heureux que Lénine, ne subit de momification ni de son corps ni – pire – de son enseignement, et, au prix le plus lourd (les cadavres des siens, surtout de ses quatre enfants, jonchant le chemin d'une vie de lutte impitoyable, bouclée par le coup de piolet qui lui défonça le crâne), réalisa un type humain qui esquisse l'homme à venir.
Plus que l'énergie indomptable, la hauteur du caractère, les capacités de travail et la hardiesse de la pensée, ce qui a frappé en Trotski, c'est sa faculté de prévision qui a amené son principal biographe à le qualifier de « prophète ». Prophète, Trotski ne l'est que très rationnellement, en tant qu'il fut, après Marx et Engels, un des plus remarquables utilisateurs de leur mét […]
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