2. L'invention du Nouveau Roman
Le travail de Nathalie Sarraute sur les Tropismes est d'abord une quête « des moments dans lesquels [elle a] l'impression que quelque chose d'inconnu est en train de se passer ». Ces moments, elle entreprend de les revivre, d'éprouver de l'intérieur les impressions, les sensations qu'elle prête ensuite aux « ils » qu'elle dépeint, figés devant les vitrines des grands magasins, aux « elles » qui mènent ensemble « la vie des femmes », allant « dans des thés » pour y poursuivre les commérages qui leur tiennent lieu de vie, au « il » professeur au Collège de France qui prétend vider Rimbaud et Proust de leur mystère, ou à ces « ils » qui ayant dans leur entourage une femme « si féminine, si effacée (ne faites pas attention, je suis très bien ainsi, je ne demande rien pour moi), sentaient sans cesse, comme en un point sensible de leur chair, sa présence ». Nathalie Sarraute n'écrit qu'à partir d'une expérience personnelle qui « recouvre l'expérience commune ». Dans ce souci d'atteindre à l'universel, dans le doute porté sur la valeur de l'identité, les personnages n'ont plus de caractères, d'existences en tant que telles : « ils ne sont qu'apparences, par derrière se déroule la vie anonyme des tropismes ». L'intrigue disparaît. La force dramatique naît uniquement des drames microscopiques causés par les mouvements intérieurs.
Tropismes marque une étape essentielle dans la contestation du roman balzacien, du narrateur extérieur tout-puissant, d'un récit qui se veut une illusoire reconstruction de la réalité. Lorsqu'en 1957 Jérôme Lindon voit se rassembler autour de sa maison d'édition – les éditions de Minuit – un certain nombre de romanciers (Claude Simon, Alain Robbe-Grillet, Robert Pinget, Claude Ollier, Michel Butor), qui poursuivent un objectif commun – écrire en refusant l'imitation des écrivains du passé, en inventant des formes neuves –, il réédite Tropismes : c'est à l'occasion de sa critique négative de La Jalousie d'Alain Robbe-Grillet et de Tropismes […]
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