2. Une autobiographie en deçà du bien et du mal
Les « romances autobiographiques », comme Miller les appelait, érigent l'écrivain en modèle de l'homme nouveau, à cause de sa sensibilité autant que de son écriture. Cette célébration d'une « vision évangéliste » de l'individu s'oppose au destin historique et technicien de l'homme. En visiteur innocent, d'une espèce que le romancier américain Henry James (1843-1916) n'avait pas prévue, Miller va découvrir dans le Paris de la bohème un point de vue adéquat pour juger l'Amérique puritaine.
Cette odyssée dont il est le héros est « consacrée à tout ce qu'on ne trouve jamais dans les livres ». Son langage cru, son style énergique et sa perspective originale suscitent un déferlement rhapsodique de scènes, d'images, de personnages excentriques. Sans constituer les éléments d'une intrigue conventionnelle, ils participent d'une polyphonie enthousiaste qui préconise l'affirmation de soi et l'autodérision. À l'humour s'ajoute le plaisir de découvrir le clown sous l'artiste, dans une autobiographie qui se veut en deçà du bien et du mal.
Henry Miller s'intéresse moins à la justice qu'à la liberté. Et la sexualité se trouve au centre de son œuvre parce qu'elle exprime l'individu. Comme le langage, elle est subversion, revanche sur un monde qui a privé l'homme de sa volonté. Sur un mode rabelaisien, Miller nomme les choses plus qu'il ne les définit, montrant ses affinités avec le grand poète américain Whitman (1819-1892), les poètes symbolistes, ou encore les surréalistes. Dans un tourbillon d'images, d'odeurs, de goûts, de sensations et d'idées, il enregistre sans cesse l'insolite, note la variété de la pâture sexuelle et, derrière tout cela, le progrès de la décomposition, syphilis ou cancer. Pensant sans cesse à Mona, sa femme, mais considérant l'amour comme un luxe insensé, il survit parce qu'un instinct de fauve le pousse à s'agripper aux réalités fondamentales avec une santé à toute épreuve.
Miller dresse un réquisitoire contre l'hypocrisie, tout en énonçant le besoin de « se connaître pour se débarrasser enfin de soi. » Blaise Cendrars a vu dans Tropique du Cancer un « livre royal, livre atroce [...] livre d'un étranger qui débarque à Paris, qui s'y perd ; un Américain qui fait des plongeons dans les bas-fonds, qui se raccroche à des putains, à des ivrognes dans tous les quartiers, [...] livre d'un écrivain universel comme tous ceux qui ont su exprimer dans un livre une vision personnelle de Paris ». Avec Tropique du Capricorne (1938), second pan du diptyque, Miller, en sacralisant cette fois l'amour, reviendra sur le même mode au cadre américain de son adolescence.
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