2. La fête du langage
Ce qui importe alors dans cette « galerie de voix », c'est moins la réalité – souvent triviale, insignifiante et en partie tronquée – ou les références historiques que le langage même, « les répétitions, les non-sens, l'allitération ou l'altération de la réalité parlée », et la transformation de cette réalité en « paroles magiques et nocturnes ». C'est ainsi que du livre émergent deux « voix ». D'un côté, La Estrella, monstrueuse « baleine » noire, qui chante des boléros sans accompagnement. Force de la nature, incarnation d'une musique sensuelle et populaire, elle est la voix à l'état pur (« ...parce qu'elle mettait quelque chose de plus qu'un sentiment faux, feint, sucré, sentimental dans sa chanson, sans aucune niaiserie sirupeuse, aucun sentiment commercialement fabriqué du feeling, mais un sentiment véritable et sa voix était douce, pâteuse, liquide, d'huile maintenant, une voix colloïdale qui s'écoulait de son corps comme le plasma de sa voix et soudain j'ai eu le frisson »). De l'autre, Bustrofédon, l'inventeur de mots, le dynamiteur des phrases toutes faites, le jongleur amateur de « safaris sémantiques », l'homme qui « a voulu être le langage » et dont le cerveau surchauffé finit par exploser. Derrière Bustrofédon se profilent évidemment Cabrera Infante et sa revendication d'une littérature latino-américaine libérée des pesanteurs traditionnelles, qui prend ici les tonalités divertissantes du pastiche : le livre nous propose ainsi le récit de la mort de Trotsky élaboré par sept écrivains cubains (dont José Martí, Alejo Carpentier et José Lezama Lima). Refusant tout « nativisme », tout « engagement » et tout « didactisme », Cabrera Infante milite en faveur d'une littérature ludique ou, pour utiliser un de ses termes, « aléatoire ». Une littérature de la contradiction et de l'imprévu, dont le véritable héros est le langage.
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