2. Une poésie conjuratoire
La poésie et la pensée de Mandelstam se déploient au risque de ce danger radical : la perte du verbe. Seule la parole poétique, affrontant le déchaînement toujours possible des « ennemis du mot », est capable de venir combler les béances ouvertes par le temps. Comme toute grande poésie, les vers de Tristia sont, par nature, conjuratoires. Ils énoncent, avant même les textes théoriques du début des années 1920 (« Le mot et la culture », 1921), l'impératif catégorique de Mandelstam : toute grande œuvre est forcément déjà en avant de nous et de notre temps, puisqu'elle est de l'ordre du devoir-être et non de l'ordre du fait historique. Le poète confie alors au mot la mission de réinventer un monde humanisé, un séjour qui soit authentiquement nôtre, et où puisse se lever l'esprit qui dort au fond des choses.
Cette tâche, les vers de Tristia l'assument magistralement, grâce à leur voix à la fois solennelle, familière et blessée. Ils allient dans un grand mouvement de synthèse la Grèce et la Russie, la Toscane et Moscou, Hélène et Lia, les temps de la légende et ceux de l'histoire. Complexes, souvent obscurs, hiératiques dans leur régularité métrique, ils construisent un espace poétique et musical où la syntaxe ouverte, la modalisation aléatoire creusent une ambiguïté sémantique riche de significations. S'y édifie, à la frontière de l'ombre et du chaos, le rapport intelligible de l'homme et du temps, et s'y réaffirme la fonction sacrée du mot poétique. Ce sont aussi ces vers qui font de Mandelstam le grand poète qui, des années plus tard, recru d'épreuves et d'angoisses, écrira les « Vers arméniens » puis les « Cahiers de Voronèje », avant de « mourir en scrutant le destin ».
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