2. Changer les idées en choses
S'il « est impossible qu'il existe quelque chose comme un objet extérieur » (paragr. 15) et si cependant nous croyons naïvement qu'une telle réalité existe, il faut montrer la source de cette croyance si partagée et néanmoins fausse. Pour ce faire, Berkeley se livre à une attaque judicieuse contre l'abstraction. Il remet en cause la séparation entre « qualités premières » et « qualités secondes » (distinction reprise à Descartes via Locke) : l'étendue est toujours colorée, la couleur est toujours couleur d'une chose précise. Quant au langage, il va prendre une place de plus en plus importante dans les travaux de Berkeley. Le signe n'est qu'un simple outil dont dispose l'esprit, il ne désigne en rien la chose concrète elle-même, mais rassemble le divers qu'il porte à l'abstraction. Interposer les signes entre nos idées et les choses, c'est être conduit à douter de nos représentations et par là même dans le scepticisme voire l'athéisme (les deux doctrines dont l'auteur veut nous prémunir). Dans les Trois dialogues entre Hylas et Philonoüs qui paraîtront trois ans après le Traité, il écrit : « Je ne vise pas à changer les choses en idées, mais plutôt à changer les idées en choses, puisque je tiens les objets immédiats de la perception [...] pour les choses elles-mêmes dans la réalité de leur être. »
L'œuvre étrange, dense, claire de Berkeley marquera profondément les philosophes de langues anglo-saxonnes qui se reconnaîtront dans ses analyses du langage, ne serait-ce que pour critiquer le platonisme dont elles restent tributaires.
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