2. Dire et montrer
L’accueil qui fut réservé au Tractatus, dans les années qui ont suivi sa publication, témoigne à sa manière des difficultés de l’ouvrage et du type de malentendu auquel il était probablement destiné à donner lieu. Russell, le premier, dans la Préface qu’il écrivit pour la traduction anglaise, ne cache pas son embarras, bien qu’il ne dissimule pas non plus son admiration pour Wittgenstein. Frege, qui en avait reçu une copie, exprime sans détours son incompréhension dans une série de lettres qui permettent de voir à quel point ce livre apparaissait comme un corps étranger dans l’univers philosophique.
Dans sa correspondance avec Ludwig von Ficker, Wittgenstein a été amené à s’expliquer sur le sens de son entreprise. Pour cela, il insiste sur un point qui constitue un aspect majeur de sa conception du langage. Dans la doctrine du Tractatus, en effet, le principe même qui donne son sens à la proposition exclut qu’on puisse en fournir un métalangage. Ce qui en fait l’image d’un état de chose, et qui fait qu’elle dit ce qu’elle dit, ne peut pas se dire, mais seulement se montrer. Le sens de la proposition se montre en elle, il ne se dit pas. D’où la dernière proposition du Tractatus : « Ce dont on ne peut parler, il convient de le taire. » Cette dernière proposition a suscité de nombreux commentaires. Elle explique qu’on ait pu voir dans le Tractatus, tantôt une sorte de bréviaire positiviste, tantôt un ouvrage aux accents mystiques.
La distinction que Wittgenstein y établit entre dire et montrer n’en est pas moins une pièce maîtresse du livre. Elle explique, entre autres, pourquoi la description des limites du langage qu’on y trouve est menée de l’intérieur, pourquoi les propositions qui le constituent ne sont pas des propositions, mais plutôt une sorte d’échelle qu’il convient de repousser une fois qu’o n en a gravi les barreaux. Lorsque Wittgenstein déclare à von Ficker que l’ouvrage possède une signification éthique et littéraire, c’est d’abord à cela qu’il pense.
Dans les années qui ont suivi la publication du Tractatus, Wittgenstein s’est détourné de la philosophie. Lorsqu’il y est revenu, ce fut pour s’engager dans d’autres voies – celles de ce qu’on a pris l’habitude d’appeler sa « seconde philosophie ». Au-delà des plus amples commentaires qu’il faudrait en donner, on observera que dans le Tractatus une conception « minimale », voire « thérapeutique » de la philosophie était déjà à l’œuvre.
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